MISS TOUCHE-TOUT.
Rien ne prouve autant la petitesse d'esprit et le défaut d'éducation que cette ridicule manie qu'ont certaines jeunes personnes de toucher à tout ce qui se trouve sous leurs mains, à tout ce qui s'offre à leurs regards. C'est une inquisition qui fatigue; c'est une indiscrétion qui blesse. Il n'est pas de défaut plus commun, et qui peut-être expose à plus d'humiliations et de responsabilité. J'en ai vu plusieurs exemples frappants que je me fais un devoir d'offrir à mes petites amies, pour les préserver des suites fâcheuses de cette habitude, à laquelle on se livre sans y songer, et pour les maintenir dans cette prudence de tous les instants, dans cette publique retenue que la nature impose à leur sexe, et sans lesquelles une jeune fille, quelque bien née, quelque intéressante qu'elle puisse être, perd ce qu'elle avait de plus précieux au monde, ses droits à la considération publique.
Mélina de Montbreuil avait été privée, dès l'âge le plus tendre, de la femme de bien dont elle reçut le jour. Son père, d'une tendresse aveugle, et que ses hautes fonctions dans la magistrature retenaient souvent séparé de sa fille, la confiait aux soins et à la surveillance d'une vieille institutrice trop indulgente, et dont l'élève avait contracté plusieurs habitudes que réprouvent les convenances sociales, celle entre autres de porter une main indiscrète à tout ce qui frappait sa vue, excitait sa curiosité. Entrait-elle dans un appartement, elle soulevait les vases d'albâtre ou de porcelaine placés sur des consoles, sur la cheminée; elle posait le doigt sur les aiguilles d'une pendule, sans songer qu'elle en arrêtait le mouvement; elle débouchait des flacons posés çà et là, en exprimant son goût ou son aversion pour les différentes odeurs qu'ils renfermaient. Se trouvait-elle devant une bibliothèque, elle prenait tour à tour les livres dont la reliure la flattait le plus, et en lisait le titre, en examinait les gravures, et les jetait ensuite au hasard, sur différents rayons où ils n'avaient plus le rang qui leur était assigné: ce qui forçait à remettre tout en ordre. Apercevait-elle sur un métier à broder quelque ouvrage, fruit d'une longue patience, elle essayait de faire plusieurs points, que la brodeuse était obligée de recommencer. Une dame de sa connaissance, une de ses jeunes amies, paraissait-elle avec un nouveau collier de pierreries, elle y portait souvent ses doigts couverts de poussière, et à l'instant même elle en ternissait tout l'éclat. A table, elle touchait à tous les mets qu'elle pouvait atteindre, et, sous prétexte de choisir un fruit, elle déflorait par ses attouchements indiscrets tous ceux que contenait la corbeille, et, par cette inconvenance, elle en dégoûtait ses voisins. Entrait-elle dans un magasin de modes ou d'objets d'art pour faire quelques emplettes, elle bouleversait tout, et, plus d'une fois, son irrésistible manie lui avait fait altérer plusieurs marchandises importantes dont elle s'était vue forcée de restituer le prix. Aussi, dans les cercles qu'elle fréquentait, dans toutes les maisons ou elle était admise, lui avait-on donné le nom de miss Touche-Tout, titre en parfaite analogie avec l'habitude qu'elle ne pouvait vaincre et la prétention qu'elle avait de parler souvent la langue anglaise, bien que jamais elle n'eût pu en saisir la prononciation.
M. de Montbreuil n'était pas plus à l'abri que tout autre des indiscrétions de miss Touche-Tout. Tantôt elle s'emparait de la chevelure de son père, sous prétexte de lui donner une forme plus analogue à sa figure vénérable; tantôt elle étalait son jabot, afin de mieux en prononcer les plis; elle renouait sa cravate, désirant en faire disparaître le double noeud gothique, et l'enlacer à l'anglaise; tantôt, enfin, elle substituait à la chaîne de sa montre un noeud de ruban qu'elle renouvelait tous les mois, mais auquel plus d'une fois elle oublia d'attacher la clef, que son père cherchait vainement le soir, et qui se trouvait égarée. Le célèbre magistrat supportait avec patience toutes ces familiarités et les contrariétés qu'elles lui faisaient éprouver: il attribuait à l'amour filial ce qui chez Mélina n'était qu'une indomptable manie.
Mais, quelle que fût son indulgence, il ne pouvait douter que sa fille ne devint chaque jour plus insupportable, dans les différentes réunions où il la présentait. Sans cesse il entendait répéter: «Miss Touche-Tout vient de déchirer le voile d'Angleterre de madame une telle.—Elle a cassé la bonbonnière de celle-ci, laissé tomber la lorgnette de celui-là.—Miss Touche-Tout vient d'effacer un oeil du portrait en miniature de mademoiselle une telle, en y portant son doigt rempli de noir d'ivoire.—Miss Touche-Tout a laissé tomber un cornet d'encre sur un morceau de musique écrit de la main de Boïeldieu: la jeune Anaïs, à qui elle appartenait, en pleure de dépit….» Enfin, il n'était aucun désappointement, aucun événement fâcheux, que ne causât l'habitude funeste de la jeune de Montbreuil. On redoutait à tel point son arrivée ou sa présence dans un cercle, que toutes les jeunes demoiselles qui portaient un châle de prix, un chapeau frais, une écharpe nouvelle, les quittaient aussitôt que miss Touche-Tout paraissait, afin de les soustraire à ses atteintes malencontreuses. Mais elle s'en vengeait sur la ceinture de celle-ci, sur les anneaux de celle-là, sur le peigne à l'espagnole d'une troisième, sur les bracelets à la grecque d'une quatrième; il n'était, en un mot, aucune personne qui pût se soustraire à l'obsession de Mélina.
M. de Montbreuil résolut donc de mettre un terme à ce défaut, qui devenait, en quelque sorte, une calamité publique. Malgré l'importance de ses fonctions et l'austérité de son caractère, il conçut le projet de faire tourner contre elle-même l'habitude fâcheuse de sa fille, et de la rendre, à son tour, victime de cette ridicule manie qui devait nécessairement la conduire à quelque maladresse.
Il s'était aperçu que Mélina, pendant son absence, venait souvent exercer son inquisition dans son cabinet de travail, et, sous prétexte d'y mettre elle-même tout en ordre, portait sa main avide sur les objets les plus précieux. Il substitua d'abord un mélange d'alcali et d'assa-foetida à l'eau de Portugal que contenait un des flacons de cristal posés sur sa cheminée, et que Mélina ne manquait jamais de déboucher lorsqu'elle venait souhaiter à son père le bonjour du matin. Il espérait que cette première épreuve ferait quelque impression sur sa fille, et l'empêcherait de toucher dorénavant à tous les vases ou cristaux qui se trouveraient sous sa main. En effet, la maniaque incurable entre dans le cabinet de son père, l'embrasse avec l'effusion de la tendresse filiale, touche à tous les bronzes, à tous les marbres qui couvrent son bureau de travail, prend l'une après l'autre cinq à six plumes qu'elle essaye machinalement sur un papier de rebut, et se tache les doigts d'encre, verse à plusieurs reprises le sable bleu que renferme la poudrière, et dont elle laisse tomber une partie dans l'encrier; de là, gagne la cheminée, débouche un premier flacon contenant de l'eau de Cologne qu'elle respire avec délices; débouche enfin le second flacon, et, croyant aspirer l'eau du Portugal, elle éprouve une suffocation subite qui lui soulève le coeur. Cependant elle garde le silence, et ne se plaint aucunement de ce changement d'odeur, qu'elle attribue à l'usage qu'avait son père d'employer des spiritueux pour se délasser de la tension d'esprit qu'exigeaient ses hautes fonctions. Celui-ci, de son côté, feignit de ne point s'apercevoir de la mésaventure de sa fille, et se promit de la mettre à une seconde épreuve.
Mélina montrait pour les araignées la plus grande aversion. Elle avait la folie de regarder ces animaux, d'un instinct remarquable et susceptible d'être apprivoisés au degré le plus étonnant, comme des monstres infectés d'un poison mortel, et dont la piqûre était incurable. Il ne se passait pas de jour qu'elle ne jetât des cris affreux en voyant cet ingénieux insecte tendre ses toiles pour prendre les vermisseaux dont il fait sa nourriture ordinaire, ou descendre du plafond au bout d'un fil qu'il dévide entre ses pattes avec une adresse et une vivacité qu'il est impossible de décrire, et s'en servir avec la même célérité pour remonter à sa retraite. Vainement M. de Montbreuil avait essayé de prouver à Mélina que ces insectes, loin de faire aucun mal, sont susceptibles d'un attachement fidèle et d'une sensibilité profonde. Il lui citait à ce sujet l'exemple d'un malheureux prisonnier d'État mort de chagrin de ce que le geôlier, en entrant dans son cachot, avait écrasé une grosse araignée qui, depuis plusieurs années, était l'unique société, la consolation de cet infortuné, venait à sa voix sur son épaule, sur ses genoux, et prenait de sa main les miettes de pain que, pour elle, il avait prélevées sur ses modiques aliments. M. de Montbreuil ajoutait à ce fait historique ceux rapportés par plusieurs autres naturalistes, qui, souvent, avaient attiré un grand nombre d'araignées par les doux sons d'un instrument sur lequel on les voyait descendre, tressaillir, et tomber en quelque sorte dans une extase qui les mettait sans force et sans défense. Mais, quelque intéressants que fussent ces récits fidèles, Mélina n'avait pu surmonter son antipathie; et son père, désirant à la fois l'en guérir et faire enfin cesser cette insupportable manie qui la rendait la fable de sa société habituelle, renferma dans une tabatière d'écaille qu'il avait auprès de lui, sur son bureau de travail, la plus grosse araignée qu'il put se procurer. Mélina, selon son habitude, après avoir soulevé les marbres qui couvrent divers papiers sur la bureau de son père, après avoir lu les titres de plusieurs gros livres qui l'entourent, ouvre par distraction la tabatière, et pousse un cri perçant à la vue de l'insecte qui s'enfuit, aussi effrayé qu'elle. M. de Montbreuil feint de ne rien entendre, et continua l'examen des pièces d'un procès soumis à son jugement, et pour lequel son immuable impartialité lui prescrivait de prendre tous les renseignements qui pouvaient éclairer sa justice. Ce silence affecté du plus tendre des pères convainquit sans peine miss Touche-Tout qu'il avait lui-même dirigé cette nouvelle épreuve, et que, las de lui faire des remontrances sur son insatiable manie, il avait projeté de l'en guérir par des émotions fortes qui resteraient gravées dans son souvenir. Loin de proférer la moindre plainte sur la frayeur qu'elle vient d'éprouver, elle se jette dans les bras de M. de Montbreuil, fond en larmes, et lui exprime, par le regard le plus expressif, la résolution qu'elle a prise de se corriger.
En effet, à partir de cette épreuve, Mélina parut avoir renoncé pour jamais à ce besoin si fâcheux de toucher à tout ce qui se trouvait à sa portée. C'était surtout pour les tabatières et les flacons de cristal qu'elle avait conçu une aversion invincible. On remarquait déjà qu'elle était moins indiscrète qu'à l'ordinaire, et que souvent, entraînée par cette habitude d'enfance qu'il est si difficile de vaincre, elle s'arrêtait tout-à-coup, et parvenait, non sans efforts, à la réprimer. Son père était ravi de cette cure, qu'il croyait radicale; et, bien qu'il lui en eût coûté d'exposer aux regards de sa fille l'insecte qui l'effrayait le plus, et de lui avoir causé une suffocation par l'échange opéré dans le flacon d'eau de Portugal, il s'applaudit de ses essais, et jouit pendant quelque temps du succès qu'il avait obtenu.
Mais un penchant enraciné dès l'enfance est comme une plante vénéneuse qui repousse imperceptiblement sous les fleurs qui la couvrent. Cela nous apprend que nous ne saurions extirper de trop bonne heure les germes de nos mauvais penchants, et que plus nous tardons, plus ils sont invétérés dans nos coeurs, dont alors nous ne pouvons les arracher que par des secousses violentes qui souvent influent sur toute notre existence.