Mélina, fille unique d'un excellent père, d'un magistrat justement honoré, Mélina, seule héritière d'une honnête fortune, douée de qualités aimables, et n'ayant qu'un seul défaut dont tout annonçait qu'elle était corrigée, voyait luire pour elle le plus brillant avenir, et l'assurance d'être placée dans le monde d'une manière analogue à ses goûts. Encore quelques années, et son sort serait uni à celui de quelque jeune magistrat ou de quelque avocat célèbre qui la placerait dans cette classe sociale où l'on jouit des avantages de l'aisance et d'une considération distinguée. Mais, hélas! Il faut si peu de chose pour faire tourner la roue de la Fortune, et les fautes les plus simples en apparence ont quelquefois des résultats si fâcheux!

Mélina, quoique guérie à l'extérieur de cette habitude qui lui avait attiré le pénible surnom de miss Touche-Tout, s'y abandonnait quelquefois encore dans la vie privée. M. de Montbreuil s'était aperçu depuis quelque temps qu'on avait dérangé les papiers qui couvraient son bureau de travail. Il lui semblait aussi que les pastilles de menthe, que renfermait sa bonbonnière, étaient singulièrement diminuées. En un mot, il fut convaincu que sa fille, parvenue à réprimer aux yeux du monde sa ridicule manie, s'y livrait encore en secret, et qu'elle était loin d'être guérie. «Il me faudra donc, se disait ce tendre père, employer de fortes épreuves, frapper les sens de Mélina par de vives émotions. Oh! que cela me répugne, me désespère! et que je me repens de n'avoir pas sévi de bonne heure contre ce penchant, devenu peut-être incurable! Ah! je le sens, mais trop tard, l'excès d'indulgence est une faute grave, et les parents sont responsables du mal que font leurs enfants, et dont ils n'ont pas eu la force de détruire le premier germe.

Un procès d'une haute importance fut soumis à la décision du tribunal que présidait M. de Montbreuil. Il s'agissait d'une somme de cent soixante mille francs qu'un faiseur d'affaires très-renommé prétendait avoir payée à un de ses clients, honnête négociant, père de famille, et dont c'était presque toute la fortune. Celui-ci niait avoir reçu la somme, bien qu'un acquit, d'une forme assez équivoque, et qu'il prétendait lui avoir été surpris par son adversaire, semblât militer en faveur de ce dernier. Les avocats les plus renommés avaient montré, dans ce débat célèbre, tout ce que le savoir et le talent ont de persuasif; et les juges qui devaient prononcer étaient partagés d'opinions. Les uns, entraînés par la réputation de probité dont n'avait cessé de jouir le négociant, voulaient le faire triompher et se contenter de son serment qu'il n'avait point reçu la somme; les autres, rigoureux observateurs de la loi, prétendaient que l'acquit présenté par l'homme d'affaires, n'étant point argué de faux, devait faire pencher la balance de la justice en faveur de ce dernier. Dans cette occurrence, la voix du président devait décider la question, et M. de Montbreuil, voulant apporter dans cette cause les lumières de l'impartialité qui la caractérisait, ordonna, pour prononcer l'arrêt définitif, un délai de quinzaine.

Pendant ce temps, un heureux hasard permit que l'avocat du négociant découvrit un écrit particulier, de la main de l'homme d'affaires, qui prouvait évidemment l'impossibilité où il s'était trouvé jusqu'alors d'acquitter les cent soixante mille francs. Cette pièce importante fut confiée à M. de Montbreuil, qui devait faire un nouveau résumé du procès, et qu'il s'était chargé de présenter lui-même aux juges pour éclairer leur conscience.

On était alors au milieu de l'hiver. Le digne magistrat, la veille du jour ou devait être prononcé l'arrêt, avait examiné de nouveau les pièces qui lui avaient été communiquées, et dont la première sur le dossier était l'écrit qui, selon lui, devait jeter un grand jour sur cette cause.

Après avoir pris toutes les notes nécessaires pour appuyer son opinion et s'être bien pénétré des moyens respectifs des deux adversaires, il pose sur son bureau ce dossier assez volumineux, et met dessus un bronze représentant le buste de d'Aguesseau, dont il avait depuis peu de jours fait l'emplette.

Mélina, selon son usage, entre et vient offrir à son père le salut du matin: le buste frappe ses regards, et, cédant à son ridicule penchant, elle le prend, en admire le travail. Dans ce moment même, un domestique ouvre brusquement la porte d'entrée; le vent, qui souffle avec violence, fait voler en l'air plusieurs papiers, et l'écrit important, lancé vers la cheminée, est soudain réduit en cendres. «Qu'as-tu fait, malheureuse! s'écrie M. de Montbreuil à sa fille, qui tient encore le buste, qu'elle examine.—Quoi donc, mon père?—Ton indomptable manie est cause d'une perte irréparable qui va peut-être causer la ruine d'une honnête famille.» Il lui explique, à ces mots, ce que contenait le papier que le feu vient de consumer, et s'abandonne à tous les regrets que lui fait éprouver ce fatal événement.

C'est en vain que Mélina cherche à s'excuser sur l'entrée inattendue du domestique et sur le courant d'air qu'elle a produit: elle est forcée d'avouer que c'est cette maudite habitude de porter la main à tout ce qui frappe ses regards qui lui a fait soulever le buste de d'Aguesseau, dont l'ombre tutélaire semblait prendre encore la défense de l'opprimé. Elle reconnaît enfin qu'elle a mis son père dans la position la plus critique où puisse se trouver un premier magistral. Elle veut toutefois partager la souffrance qu'il éprouve; mais un signe impératif lui ordonne de se retirer. Elle rentre chez elle, inquiète, égarée, et se livre à toutes les réflexions que faisait naître une aussi pénible circonstance.

Il lui fut impossible d'aborder son père pendant toute la journée. Le lendemain matin, elle voulut aller lui offrir ses devoirs accoutumés; l'entrée du cabinet lui fut interdite. Elle apprit par le même domestique, complice innocent du malheur arrivé la veille, que M. de Montbreuil avait passé la nuit dans la plus vive agitation, et que ces paroles s'échappaient à tout moment de ses lèvres tremblantes: «Ne pouvoir plus rendre le dépôt qui m'était confié!… Causer la ruine, le désespoir d'une honnête famille!… Mélina!… Mélina!… que tu me fais de mal!» Ces mots, fidèlement rapportés pas le domestique, jetèrent miss Touche-Tout dans un douloureux abattement. Oh! quel retour elle fit sur elle-même! Avec quelle résolution elle se promit de rompre pour jamais avec cette manie qui mettait son père dans un embarras si cruel! Mais il n'était plus temps: le mal qu'elle avait fait allait retomber sur elle-même.

Cependant l'audience solennelle va avoir lieu. Un nombreux concours de monde s'est formé de bonne heure au palais de justice. L'honnête négociant, placé derrière son avocat, fait remarquer sur sa figure la sécurité de la bonne foi, la certitude de triompher. Son adversaire est plus inquiet, plus agité. Tous les regards se portent sur l'un et l'autre; mais c'est sur le premier que semblent s'arrêter ceux de l'intérêt public. Il est toujours, dans les causes importantes, une espèce de jugement précurseur qui venge l'innocence opprimée; et c'est pour cela qu'on a dit: «La voix du peuple est la voix de Dieu.»