Après une longue délibération, dans laquelle avait eu lieu un violent choc d'opinions, les juges reviennent prendre leurs places. M. de Montbreuil est pâle, son regard semble égaré. Il se fait un grand silence, et ce magistrat, si universellement honoré, prononce d'une voix faible et tremblante l'arrêt qui condamne le négociant, et décharge le faiseur d'affaires du payement des cent soixante mille francs. Un murmure sourd et improbateur se fait entendre dans le prétoire. Ce qui surprend et confond l'avocat du condamné, c'est que le président, dans les divers considérants sur lesquels l'arrêt est basé, n'ait point parlé de l'écrit important qui lui avait été confié, et qui devait être d'un si grand poids dans la balance de la justice. Le négociant ne sait lui-même à quoi attribuer un pareil silence; et, comme le malheur rend défiant et soupçonneux, il allait accuser tout haut l'honorable magistrat, lorsqu'un huissier vient lui annoncer que M. le président l'attend dans son cabinet avec son avocat. Ils s'y rendent tous les deux. A leur aspect, M. de Montbreuil dit au condamné, dont il serre la main avec l'expression du regret et d'une profonde estime: «Monsieur, je viens de remplir le devoir sacré d'un magistrat soumis à l'empire de la loi; il m'en reste un autre non moins important que la probité m'impose: je vous attends chez moi demain matin à dix heures avec votre digne défenseur, comme vous sans doute étonné de ma conduite; peut-être ne la blâmerez-vous plus lorsque vous en connaîtrez les motifs.»

M. de Montbreuil se rend chez lui, tout occupé de son projet. Vainement Mélina lui fait des questions sur le sort de l'honnête négociant, il ne lui répond que par un soupir douloureux et des regards de commisération. Au dîner, il ne peut prendre la moindre nourriture, s'absente toute la soirée et ne rentre que fort tard. Sa fille l'attendait avec impatience, inquiétude; elle le trouve moins sombre; elle sent même qu'il lui presse la main; enfin il lui dit d'une voix pénétrante et d'un ton paternel: «Demain matin, à dix heures, tu sauras tout le mystère.»

Elle se rendit à l'heure indiquée au cabinet de son père, dont elle reçut un baiser en échange de celui qu'elle déposa sur son front vénérable. Bientôt fut introduit le condamné de la veille, accompagné de son avocat. Ce magistrat les fait asseoir et ordonne à sa fille de raconter elle-même avec fidélité l'effet de sa fatale imprudence. Mélina, d'une voix altérée et d'un air confus, apprend au négociant par quel événement étrange l'écrit important qui, seul, pouvait le faire triompher, était devenu la proie des flammes; et le magistrat ajoute alors avec dignité: «Que pouvais-je faire, Messieurs, en pareille circonstance? Révéler l'indiscrétion de ma fille et l'anéantissement de l'écrit, c'eût été me donner un ridicule sans opérer une conviction légale; un titre, en justice, ne peut être combattu que par un autre titre. J'ai donc préféré m'en tenir à l'austérité de la loi, et j'ai eu le douloureux courage de condamner un homme de bonne foi…. Mais, comme l'écrit incendié vous eût ramené sans doute un grand nombre de suffrages, et que ce titre unique se trouve anéanti par ma faute ou par celle de ma fille, je vous restitue, Monsieur, la somme qui vous appartient. Voici cent soixante billets de caisse et deux de plus pour les frais du procès auquel vous avez été condamné. Le refuser, ce serait faire le malheur de ma vie, ce serait méconnaître le caractère d'un magistrat qui deviendrait indigne de réprimer les torts de ses justiciables, s'il ne savait pas lui-même réparer les siens.»

L'avocat et son client se retirèrent, après avoir exprimé leur reconnaissance et leur admiration au respectable président. Celui-ci, resté seul avec sa fille, reçut d'elle la plus vive approbation du sacrifice qu'il venait de faire. Mais elle n'en mesurait pas encore toute l'étendue. En effet, ces cent soixante mille francs absorbaient la fortune entière de M. de Montbreuil; il ne restait plus à Mélina que celle de sa mère, devenue très-modiqe par des pertes imprévues. Il fallut donc s'imposer de pénibles privations. M. de Montbreuil, pour soutenir son rang de premier magistrat, fut forcé de faire de grandes réformes dans sa maison. Mélina n'eut plus de femme de chambre, et se vit obligée de vaquer elle-même à l'entretien du linge, à tout ce qui composait sa toilette. Plus de maître d'anglais, de harpe et de dessin; plus de riche parure et de voiture à ses ordres. Il lui fallut aller à pied et paraître simplement vêtue dans les cercles nombreux où jusqu'alors elle s'était montrée si brillante. Blessée de la froideur des uns, piquée des plaisanteries mordantes des autres, elle se retira tout-à-fait du monde, et se vit réduite à un isolement dont son amour-propre eut beaucoup à souffrir.

Ce fut alors qu'elle connut toute l'énormité de sa faute; ce fut alors qu'elle sentit combien peut devenir dangereux et funeste un défaut qui nous paraît léger en apparence, et dont nous négligeons de nous corriger. Jeune fille, qui ne croyez pas que la manie la plus simple puisse avoir de fâcheux résultats, et qui riez de pitié lorsqu'on vous en avertit, voyez la pauvre Mélina, bonne au fond et seulement étourdie, presque ruinée, possédant à peine le strict nécessaire à la mort de l'auteur de ses jours, isolée, rongée de remords sans consolations peut-être…. N'oubliez pas miss Touche-Tout.

FIN.

TABLE.

Le père Dante.

La Souris blanche.

Le comité des Bergères.