Le matin d'une des plus belles journées de l'automne, entraînée par son étourderie accoutumée, Gabrielle, nu-tête et les cheveux dans le plus grand désordre, vêtue d'une robe sale et déchirée, ses souliers éculés et ses bas sur les talons, jouait au bout de l'avenue du château de son père, sur le grand chemin, avec plusieurs petits garçons de son âge, fils d'honnêtes ouvriers des environs, et, parmi les espiègleries qui lui étaient passées par la tête, elle avait formé, sur des charpentes qui bordaient la grande route, une balançoire où, juchée d'un côté, ses jupes relevées au-dessus des genoux, elle faisait la chouette à deux jeunes villageois placés à l'autre bout de la pièce de bois, et se livrait avec eux à tout ce que les jeux de l'enfance ont de plus bruyant, de plus évaporé. Un officier, frère d'armes du général Dostanges, n'avait point voulu passer en Touraine sans le voir et l'embrasser. Il aborde la troupe folâtre, et, s'adressant à Gabrielle, qu'il prend pour une petite fille d'ouvrier à qui la demoiselle du château a donné ses vieilles robes, il lui demande la chemin qui conduit à l'habitation de son ancien camarade: «La première allée d'arbres sur votre droite, répond la jeune espiègle; à la grille en face.» A ces mots, elle descend de la balançoire, et, avec son obligeance naturelle, elle accompagne jusqu'à l'avenue l'étranger, qui lui met deux gros sous dans la main. Gabrielle rougit, et ne doute plus que l'inconnu ait cru voir en elle l'enfant de quelque pauvre ouvrier. Oh! combien elle souffrit de cette méprise! combien elle se repentit de s'être oubliée jusqu'à ce point! Mais sa confusion redoubla lorsque, paraissant à table chez son père, elle fut reconnue par l'étranger pour la petite fille qu'il avait assistée. Il raconta, avec la joyeuse franchise d'un militaire, ce qui s'était passé. Le général, pour la première fois, ne put s'empêcher de faire à sa fille des reproches sérieux. Il exigea qu'elle porterait pendant un mois, dans un coin de sa bourse, les quatre sous qu'elle avait reçus, afin de se rappeler à quel point elle s'était exposée sur une balançoire formée à l'improviste avec des bois de charpente, qui pouvaient l'estropier ou blesser les jeunes villageois qu'elle associait à ses extravagances.
Gabrielle obéit, et obtint de son père que cette aventure humiliante resterait inconnue; mais, peu de jours après, lorsqu'elle alla de nouveau entendre le comité des bergères, elle eut la pénible conviction que tout leur avait été révélé. Quelles plaisanteries mordantes elle entendit sur son compte! Oh! que les deux gros sous qu'elle était condamnée à porter sans cesse lui parurent pesants! «Eh quoi! se disait-elle, rien ne peut donc échapper à ce comité des bergères!»
Peu de temps après elle en eut une preuve plus convaincante encore, et qui fit sur elle une impression décisive et salutaire. Aveuglée par l'extrême tendresse de son père, Gabrielle s'abandonnait plus que jamais à toutes ses étourderies, et devenait, sans s'en apercevoir, d'une indocilité dont le général Dostanges souffrit quelque temps en silence, mais sur laquelle il finit par éclater avec une vivacité qui effraya sa fille, et lui fit sentir qu'il est souvent des bornes pour l'indulgence. M. Dostanges avait les yeux trop clairvoyants, et surtout trop grand usage du monde, pour ne pas s'apercevoir des défauts de sa fille. L'amour-propre, dompté longtemps par l'amour paternel, se livra donc à toute son explosion.
Gabrielle avait deux serins qu'elle aimait beaucoup; mais, trop légère pour les soigner elle-même, elle les confiait à la garde particulière d'une femme de charge dont l'obligeance et la bonté ne pouvaient être comparées qu'à l'attachement qu'elle portait à sa jeune maîtresse. Le couple chéri préparait sa couvée, et déjà deux petits oeufs ornaient le nid qui leur était destiné. La cage habitée par les deux serins était suspendue au plafond de la chambre à coucher de Gabrielle, d'où on la descendait au moyen d'une poulie. La corde à laquelle cette cage était attachée commençait à s'user, sans qu'on s'en fût aperçu. Un matin que l'excellente femme de charge descend l'habitation des serins pour y renouveler les graines accoutumées, la corde se rompt, la cage tombe sur le parquet, et les deux oeufs, objet de la plus tendre espérance, sont brisés, au grand regret de celle qui les soignait avec tant de zèle et d'assiduité. On conçoit quel fut le chagrin de Gabrielle: il était légitime; mais ce qui ne le parut pas aux yeux du père, ce furent les lamentations outrées de sa fille. Elle voulut faire gronder la femme de charge, bien innocente de ce malheur, et la priver peut-être de la confiance dont l'honorait le général. Les plaintes de la jeune étourdie furent si amères, ses reproches à la pauvre femme de charge furent si accablants, que M. Dostanges, souvent trop indulgent pour mille extravagances, mais qui était inexorable pour les vice du coeur, s'emporta contre Gabrielle avec une telle violence, que celle-ci en fut terrifiée. Il lui fallut fuir la présence d'un père qu'elle aimait, et passer le reste de la journée dans sa chambre, d'où elle ne sortit que le lendemain, aux sollicitations réitérées de l'excellente femme qu'elle avait traitée avec tant d'injustice et de cruauté.
Cette aventure avait fait une vive impression sur notre enfant gâtée. Elle fut tenue secrète, et Gabrielle espérait bien quelle resterait dans l'oubli; mais, la première fois qu'elle se rendit dans le bosquet solitaire auprès duquel se formait le comité des bergères, elle les entendit s'égayer en ces mots sur son compte: «Voyez-vous c't' injustice, c't' inhumanité, disait l'une, d' vouloir faire chasser la femme d' charge du château pour un p'tit accident qu'ell' n' pouvait prévoir!—Ça s'imagine, disait l'autre, qu'on n' doit jamais broncher, parc' qu'on est à son service…. Vouloir perdre une brave femme qui tant d' fois l'a portée sur ses bras; et ça pour deux oeufs d'serins!
—J' n'aurais jamais cru ça d'elle, ajoutait une troisième: fiez-vous donc à toutes ces mam'zelles! Ça vous enjôle, ça rit avec vous; et puis ça vous plante là pour la plus petite faute.—Quoiqu' ça, dit à son tour une quatrième, je n' suis pas fâchée d' la chose, puisqu'elle a fait ouvrir les yeux à c' bon général sur les défauts d' sa fille. I' m' parait qu'il l'a m'née vertement, et il a ben fait.—Faut nous en amuser, dit en riant une cinquième, la plus espiègle de la bande: la première fois qu'ell' nous abord'ra, j' l'i d'mand'rons si ses s'rins sont éclos, si ell' récompense ben la brave femme qui les soigne; enfin, si son père s'amuse toujours d'ses espiègleries.—Oui, oui! s'écrient à la fois toutes les bergères, ça nous divertira….» Et aussitôt mille éclats de rire suivirent ce complot, qu'autorisait l'extrême familiarité de Gabrielle avec toutes les jeunes paysannes des environs.
Mais celle-ci sut éviter les questions que se proposaient de lui faire les bergères réunies. Elle sentit que si l'on doit traiter avec égard et bonté tous ceux qui travaillent à l'agriculture, on peut en même temps garder la dignité qui nous appartient, et savoir se respecter soi-même. Il se fit en elle un changement remarquable: plus de disparitions imprévues, de démarches évaporées, plus de balançoire sur la grande route, et que rappelaient sans cesse les deux gros sous que Gabrielle portait encore dans sa bourse; plus de ces criailleries après les petits garçons du voisinage; plus de reproches amers à la femme de charge, pour laquelle on la vit redoubler d'estime et d'égards. Elle soigna elle-même ses serins, et bientôt ils lui donnèrent une seconde couvée qui fut heureuse. A table, elle ne mangea que ce que lui donnait son père, et ne se mêla qu'avec une extrême réserve aux toasts qu'il lui faisait porter avec ses anciens frères d'armes. En un mot, Gabrielle devint aussi sensée qu'elle avait été distraite, étourdie; aussi digne, aussi décente qu'on l'avait vue familière, évaporée; et, si quelquefois il lui échappait encore quelques fautes légères, elle s'empressait de les réparer, certaine qu'elles seraient aussitôt divulguées par les gens du château, et qu'elles exciteraient la critique et les rires vengeurs du comité des bergères.
LA ROBE DE GUINGAMP.
Si l'on calculait bien tous les avantages que produit l'urbanité, tout le charme qu'elle répand sur notre vie et surtout les méprises fâcheuses qu'elle nous évite, on se ferait un devoir constant d'être affable pour tout le monde, de ne jamais mesurer les égards qu'on doit aux personnes qui nous abordent sur leur extérieur, sur leur vêtement, sur leurs manières simples et souvent prises à dessein de cacher un grand nom, une haute célébrité. Il ne suffit pas d'avoir une éducation soignée, des talents, de l'esprit, d'aimables reparties; tout cela n'est rien si l'on ne sait pas l'accompagner de cette aménité sans adulation, de ce ton prévenant et digne qui concilie tous les suffrages, subjugue tous les coeurs; et, comme le dit une femme célèbre dont les écrits sont devenus un modèle inimitable: «La délicatesse est la grâce de la bonté.»
Madame Dastrol, veuve d'un ingénieur en chef des ponts et chaussées, habitait une très belle maison de campagne, située aux environs d'Amboise, près du château de Chanteloup, remarquable par les souvenirs historiques qu'il retrace, et surtout par cette pagode chinoise à sept étages du haut de laquelle on découvre quatorze villages, et l'on domine sur l'admirable jardin de la France, arrosé par la Loire, qu'on suit de l'oeil pendant vingt-cinq lieues qu'elle parcourt. Ce point de vue, l'un des plus étendus, l'un des plus riches de toute la contrée, attire ordinairement les étrangers qui séjournent dans la Touraine, et plus d'une fois leur curiosité satisfaite et la beauté du site les conduisaient jusqu'à la belle habitation de madame Dastrol, qui n'en était distante que d'une demi-lieue.