Cette dame avait deux filles: Delphine et Eugénie. Autant l'une aimait le faste et la parure, et désirait avoir tout ce que la mode peut inventer, autant l'autre était simple et peu recherchée dans ses vêtements. La robe du moindre prix, les cheveux relevés avec un peigne d'écaille, une collerette de gaze unie, et des brodequins de toile écrue: telle était la parure ordinaire d'Eugénie. Delphine, au contraire, portait toujours une robe d'étoffe rare et nouvelle, faite à la dernière mode et surchargée de garnitures, un canezou garni de riches dentelles; et sur son chapeau d'une forme outrée se mêlaient blondes, plumes et rubans. Chaque jour c'était une nouvelle ceinture à la grecque, à l'écossaise; un large bracelet, orné de turquoises, couvrait chacun de ses bras, qu'il serrait au point de gêner le mouvement de ses mains; et des guêtres de chez Steiger enlaçaient si fort le bas de la jambe et le pied, qu'elle ne pouvait marcher sans éprouver une vive douleur; mais que ne sacrifierait-on pas à l'empire de la mode?
On conçoit facilement que cette différence de goûts et de penchants qui existait entre les deux soeurs influait beaucoup sur leur caractère et sur leurs affections. Delphine ne faisait cas que des personnes dont la parure et l'extérieur annonçaient un haut rang, une grande fortune; Eugénie ne s'attachait qu'aux qualités du coeur, et ne jugeait des individus que par l'expression de leur langage et tout ce qui annonçait une âme pure, élevée. Elle avait moins de jeunes amies que sa soeur; mais le peu qu'elle possédait lui offrait un juste retour des tendres épanchements de son esprit et de son coeur.
Un jour, c'était vers la mi-septembre, époque de l'équinoxe, qui attire assez souvent des pluies abondantes et produit des orages, Delphine et Eugénie venaient de rentrer, avec leur mère, d'une longue promenade, et n'avaient eu que le temps d'échapper à une ondée, lorsqu'elles aperçurent des croisées du salon deux étrangères qui traversaient à pied la grande cour, et se réfugiaient sous une remise, pour s'y mettre à l'abri de la pluie. L'une paraissait âgée d'environ cinquante ans; elle était modestement vêtue et portait sur la tête un chapeau de paille sans autre ornement qu'un ruban entourant la forme et venant nouer sous le menton. Une jeune personne de douze à treize ans, habillée plus simplement encore, l'accompagnait. Sa petite robe de guingamp sans garnitures était serrée autour de sa taille par un ruban noir; elle avait pour coiffure une capote de taffetas dont la couleur paraissait un peu altérée par le soleil; un foulard noué à son cou et des souliers de peau noire: telle était la toilette de la jeune inconnue.
L'orage devenant plus violent et la pluie continuant à tomber, madame Dastrol, qui avait une âme trop élevée pour manquer en ce moment aux devoirs de l'hospitalité, fit inviter ces deux dames à se rendre au salon. Elles acceptèrent; et tandis que la maîtresse de la maison allait au-devant d'elle, ses deux filles étudiaient les étrangères, et principalement la jeune personne, qui paraissait être de leur âge. Delphine, dès le premier coup d'oeil, fut convaincue, à l'aspect de la robe de guingamp et de la capote verte, que celle qui les portait n'était ni riche ni d'un rang distingué. Elle ne lui fit en conséquence qu'un accueil froid et réservé. Eugénie, au contraire, dès les premières paroles que prononça la jeune étrangère, à son maintien, à son geste gracieux, et surtout à la noble expression de sa figure, la jugea digne du plus vif intérêt et de tous ses égards.
Madame Dastrol reçut les deux inconnues avec urbanité. Plus habituée que ses filles à juger des personnes au premier abord, elle étudia de son côté la dame qui servait de guide à la jeune personne, et fut convaincue que c'était une femme de mérite, chargée peut-être de diriger l'éducation de sa jeune compagne. «Nous nous sommes laissé entraîner par le charme de la promenade, dit cette dame en regardant sa jeune élève, et lui faisant un signe de discrétion, et, quoique seules, à pied, nous nous sommes écartées de notre demeure beaucoup plus que je ne le pensais. Ces beaux sites de la Touraine vous entraînent malgré vous…. Vous devez être lasse, chère Isabelle, ajouta-t-elle avec expression, et, si ces dames veulent bien le permettre, nous nous reposerons ici quelques instants.—J'ose exiger davantage, reprit madame Dastrol: la pluie est loin de cesser; il est quatre heures et demie; veuillez accepter un dîner de famille que je vous offre sans cérémonie; et, dans la crainte où vous seriez qu'on ne fût chez vous inquiet de votre absence, je puis y envoyer un de mes gens.—C'est inutile, Madame, répond la jeune personne, notre dîner se fait ordinairement à deux heures; et, dès qu'il est terminé, nous sommes dans l'usage, ma bonne amie et moi, de consacrer le reste de la soirée à de longues promenades, où nous nous plaisons à étudier la nature, à converser avec tous les bons agriculteurs.»
Cette révélation des deux étrangères, de dîner tous les jours à deux heures, fit croire à Delphine qu'elles étaient de cette classe moyenne du peuple qui fait ses quatre repas, et qu'elles appartenaient à quelque honnête ouvrier, à quelque simple artisan. La jeune Isabelle, de son côté, étudiait mesdemoiselles Dastrol avec la plus grande simplicité; elle affectait même de se ranger dans la classe dont la croyait être l'aînée des deux soeurs; mais la cadette semblait apercevoir le voile adroit dont se couvrait la charmante inconnue; et plus celle-ci cherchait à s'abaisser, plus la bonne et clairvoyante Eugénie redoublait de prévenances et de soins.
«Si le mauvais temps continue, dit la dame, nous resterons auprès de vous avec un grand plaisir; mais c'est à condition que nous ne dérangerons point l'heure de votre dîner, et que vous nous permettrez d'accepter seulement quelques fruits, lorsqu'on vous servira le dessert.» Tout fut exécuté ainsi qu'on en était convenu. Madame Dastrol, encouragée par l'extrême simplicité de ses deux hôtes, dont la conversation avait toutefois une aisance, un charme inexprimables, ne se fit aucun scrupule de se mettre à table avec ses filles. Delphine ne cessait de traiter avec un ton de protection la jeune Isabelle: celle-ci, tout en remplissant envers elle les petits devoirs de société avec une touchante modestie, adressait le plus souvent la parole à Eugénie, et cherchait à établir entre elles cette douce communication de deux jeunes coeurs qui s'essayent et se conviennent.
Enfin l'on servit le dessert: Eugénie profita de cette occasion pour se livrer au tendre penchant que lui inspirait la jeune inconnue: elle lui offrit avec empressement les plus beaux fruits de la saison, du laitage frais et des gâteaux qu'elle-même avait faits le matin. Elle accompagna ces offres de tout ce que l'esprit a de plus gracieux, de tout ce que le coeur a de plus touchant. Delphine riait sous cape de la déférence de sa soeur, et se disait tout bas qu'elle était bien dupe de témoigner tant d'égards à une robe de guingamp, à une capote verte fanée, et surtout à de petites gens qui dînent à deux heures.
A peine fut-on sorti de table, que la nuit commençait à couvrir l'horizon; et la pluie, si fréquente dans cette saison, continuait à tomber. «Y a-t-il loin d'ici à votre demeure? dit madame Dastrol à ses deux convives.—Trois quarts de lieue environ, répond la plus âgée.—Nous habitons le château d'Amboise, répond naïvement la plus jeune, à qui son guide fit un signe de s'observer.—En ce cas, reprend madame Dastrol, je vais vous faire conduire dans ma calèche fermée: vous ne pourriez, par ce temps affreux, vous rendre à votre destination sans exposer votre santé.» Delphine ne put encore s'empêcher de sourire avec ironie; et, remarquant la satisfaction qu'éprouvait la jeune Isabelle à la proposition de sa mère, elle dit à sa soeur, assez haut pour que la jeune inconnue put l'entendre: «Je gagerais bien que c'est la première fois que la robe de guingamp va rouler en calèche.»
Les ordres de madame Dastrol furent exécutés: elle conduisit elle-même jusqu'à la porte du vestibule les deux étrangères, qui lui adressèrent les plus affectueux remerciments. La jeune Isabelle, en montant en voiture, serra la main d'Eugénie, en lui disant qu'elle espérait renouveler une entrevue qu'elle devait au plus heureux hasard. Elle fit un salut de simple politesse à Delphine, qui le lui rendit avec un air de supériorité dont ne put s'empêcher de sourire la jeune inconnue.