«Elles sont fort aimables, dit madame Dastrol.—Tout-à-fait bien pour de petites gens, dit à son tour Delphine.—De quelque classe que soit la jeune personne, ajoute Eugénie, je serais heureuse et fière de son amitié. J'ai remarqué qu'à travers sa simplicité modeste régnait une certaine dignité qui impose en même temps qu'elle attache.—Cela ne l'a pas empêchée, reprend gaiement Delphine, d'expédier, au dessert, deux grosses pêches, une douzaine de figues, trois gâteaux, et la moitié d'une assiette de chasselas…. Ces petites gens, ça dévore.—Et pourquoi, répond vivement Eugénie, n'eût-elle pas mangé avec plaisir ce qui lui était offert de si bon coeur? Quand nous parcourons les environs, et qu'après une longue promenade nous entrons chez l'un de nos fermiers, nous dévorons de même leurs fruits, leur laitage: et ils en sont ravis.—Parce que notre présence les flatte et les honore, ma soeur; mais je suis loin de croire que les deux étrangères soient dans le même cas envers nous, et tout me prouve qu'elles ne peuvent appartenir qu'à une classe obscure.»
Comme elles discouraient ainsi, la calèche se fit entendre dans la cour d'entrée, et bientôt le cocher de madame Dastrol vint les instruire qu'à peine avait-il conduit ces dames à deux cents pas de l'habitation, il avait rencontré deux piqueurs à la livrée d'un prince du sang royal, courant à toute bride, et qui lui avaient demandé s'il n'aurait pas rencontré dans son chemin une dame d'un certain âge, accompagnée d'une jeune personne d'environ douze ans; et que tout-à-coup, les apercevant dans la calèche, ils s'étaient découverts avec respect, et leur avaient raconté toute l'inquiétude que ressentait l'auguste mère de Mademoiselle, à cause du temps affreux qui régnait depuis trois heures; et les ordres qu'avait donnés Son Altesse royale d'aller à leur rencontre…. «A ces mots, ajoute le cocher, arrive une berline à quatre chevaux, dans laquelle montent la jeune princesse et sa digne institutrice, en me donnant deux pièces d'or et me remerciant, du ton le plus affable, de la peine que j'avais eue à les conduire.»
«Quoi! s'écrie Eugénie, cette personne si simple et si modeste est une princesse du sang! je me doutais bien, malgré tout ce que pensait ma soeur, que c'était une demoiselle distinguée; mais je n'aurais jamais cru qu'elle fût née dans un aussi haut rang.—Qui jamais se serait attendu à cela? dit Delphine, stupéfaite de ce qu'elle venait d'entendre. Mais pourquoi, lorsqu'on est princesse, venir chez les gens en robe de guingamp, pas trop fraîche encore, en manches en amadis, et en capote de taffetas fané?—Cela ne m'étonne point, leur répond madame Dastrol. La jeune princesse Isabelle appartient à une mère si parfaite, si simple dans ses goûts, et faisant si peu de cas du faste extérieur! Son bonheur, son occupation continuelle, est d'élever ses filles dans cette simplicité de moeurs qui prouve aux princes que c'est moins par l'éclat de la naissance qu'ils se font remarquer que par les qualités du coeur et par cette heureuse habitude de se confondre, avec une noble retenue, parmi toutes les classes utiles de la société.»
On apprit en effet, dans tout le pays, que les augustes propriétaires du château d'Amboise s'y étaient arrêtés la veille, en revenant de visiter les Pyrénées, et qu'ils ne devaient y passer que deux jours. «Quel dommage! s'écriait Eugénie: je ne verrai plus ma charmante princesse Isabelle; je n'entendrai plus parler d'elle….» Elle se trompait. Le lendemain matin, au moment où madame Dastrol déjeunait avec ses filles, et qu'elles s'entretenaient de l'étrange aventure qui leur était arrivée, entre dans la cour de leur habitation un des piqueurs que le cocher avait rencontrés la veille, portant une corbeille couverte de taffetas vert. Il entre, et annonce qu'il est envoyé par Son Altesse Royale pour remettre à ces demoiselles un gage de sa reconnaissance. On s'empresse d'ouvrir la corbeille; elle contient deux billets de la main de la jeune princesse: l'un est adressé à Eugénie, à laquelle Son Altesse Royale offrait un riche bracelet, orné de son portrait en costume de princesse, et contenu dans un écrin de maroquin rouge. Elle la remerciait, avec autant de grâce que d'affection, des égards qu'elle lui avait témoignés, quoiqu'elle fût sous de simples habits. Delphine s'imagine trouver à son tour un cadeau de la charmante princesse; elle ouvre avec empressement l'autre billet qui lui est adressé, et lit ces mots: «Je suis si confuse, Mademoiselle, d'avoir osé me présenter chez vous sous des vêtements qui vous ont induite en erreur, que j'ai pensé ne pouvoir mieux expier ma faute qu'en lacérant cette robe qui m'a privée du bonheur de vous intéresser et de vous plaire…. Chaque fois qu'il vous plaira d'y porter les yeux, dites-vous bien: La personne que j'ai traitée avec dédain en a beaucoup ri; elle n'a souffert que de mon indifférence.»
Delphine ouvre le paquet à son adresse; elle y trouve en effet la robe coupée en petits morceaux. Elle rougit de confusion, de repentir peut-être, et ne put jamais rencontrer dans le monde une jeune personne en robe de guingamp sans se rappeler la leçon qu'elle avait reçue, et qu'elle avait si bien méritée.
LE JEUNE PÊCHEUR
OU
LES BORDS DE LA LOIRE.
Parmi les sites de la Touraine, si bien nommée le jardin de la France, les plus riches, les plus riants, sont les rives de la Loire, depuis Tours jusqu'à Saumur. On dirait que le Créateur prit plaisir à y réunir tout ce qui peut charmer les yeux; on dirait que l'histoire voulut y accumuler les souvenirs les plus variés, les plus intéressants. Là s'élève une fameuse tour de Guise, où le Balafré, Charles de Lorraine, expia par une longue détention la révolte qu'il avait excitée contre son souverain légitime. En deçà, et tout près de la ville de Tours, sont les vestiges de ce château d'horrible souvenance, de ce Plessis où Louis XI livrait à l'exécuteur ceux qui s'opposaient à ses idées gouvernementales. Sur l'autre rive, en face, paraît sur une éminence cette mémorable butte où se réconcilièrent Henri III et le jeune roi de Navarre, qui déjà faisait présumer quelle serait pour les Français l'heureuse influence de son nom et de son épée. Non loin est le château de Luynes, où gisent les restes de ce connétable qui mourut victime d'une ridicule ambition. Un peu plus bas, et sur la même côte, on découvre la pile de Cinq-Mars, qui rappelle la fin tragique d'un guerrier fameux, décapité avec ses quatre fils, et offrant une grande leçon aux crédules favoris des rois. En face, et de l'autre côté du fleuve, les tourelles du château gothique au pied duquel est née la célèbre madame Dacier…. Voilà ce que, dans l'espace de quelques milles, offrent à l'oeil et à l'imagination les admirables bords de la Loire.
Un pays aussi délicieux, un sol aussi fertile, qu'embellit presque toujours un ciel pur et serein et que féconde une douce température, portent dans les sens un charme ravissant, une quiétude qu'on éprouve à chaque fois qu'on respire. On n'y a d'autre idée que de couler paisiblement la vie et de coopérer au bonheur de ses semblables. Nulle part l'hospitalité n'est exercée avec plus de bonhomie et de franchise; nulle part on ne ressent plus vivement la jouissance d'une bonne action: on regarde comme tout naturel de faire participer ses semblables au bonheur qu'on éprouve.