Que l'amour est un charmant délire! Dans sa douce ivresse, l'âme inondée de plaisir s'écoute en silence: dans ses vifs transports, elle se fond et s'écoule. Malheureux qui ne l'éprouva jamais!
Habitué dès mon jeune âge à vivre avec Lucile dans une douce familiarité, je ne connaissais encore que l'amitié, lorsqu'au milieu de nos amusements, les ris s'enfuirent tout-à-coup. Lucile devint rêveuse: peu à peu les rubis de ses lèvres perdirent leur éclat, les roses de ses joues pâlirent, le doux son de sa voix s'altéra. A sa vivacité naturelle avait succédé une sorte de langueur, et l'on découvrait dans ses regards je ne sais quoi d'inquiet et de tendre.
Cette langueur passa de l'âme de Lucile dans la mienne. Un nouveau sentiment de plaisir semblait s'y arrêter. Je me sentais attendri, et je ne savais pourquoi. Les jeux folâtres, qui avaient amusé notre enfance, commençaient à m'ennuyer. Je n'aimais plus à courir: les ris, le fracas, la lumière, la dissipation me déplaisaient; et pour la première fois mon âme s'écoutait en silence.
Je n'étais content qu'auprès de Lucile, et j'étais chagrin dès que je la quittais. Même auprès d'elle la gaîté parut m'abandonner, et je commençai à ne me trouver bien nulle part. Sous les yeux de nos parents, je désirais d'être seul avec Lucile; loin des témoins incommodes, je craignais de la trouver seule: je sentais que j'avais quelque chose à lui dire, et ne pouvais démêler quoi.
Un jour que j'étais plus gai qu'à l'ordinaire, je voulus l'embrasser. Elle s'y opposa; et les efforts que je fis pour m'en rendre maître, ayant dérangé son fichu, j'entrevis sous la gaze deux petits charmes naissants que Cupidon semblait avoir placés lui-même. A cette vue, je sentis palpiter mon cœur.
Lucile parut fâchée, et allait s'échapper; je la retins, et la fixai longtemps. Elle baissait la vue. A la fin je rencontrai ses yeux; et ce coup-d'œil, lancé et rencontré au hasard, alluma dans mon sein la flamme qui le dévore.
Longtemps nous nous en tînmes à de simples regards.
Je ne pouvais vivre un instant sans Lucile. Lucile ne s'accommodait pas mieux de mon absence, mais elle n'était plus aussi familière, aussi naïve, aussi affectueuse; elle semblait se refuser à mes innocentes caresses; lorsque je lui dérobais un baiser, la pudeur colorait ses joues; lorsque je la pressais contre mon sein, elle cherchait à se dégager; lorsque je la retenais dans mes bras, elle tremblait de crainte.
L'amour produisit sur le corps de Lucile un changement plus frappant encore que sur son âme. A mesure qu'il se développait, chaque jour elle devenait plus belle: semblable à une tendre fleur qui, sentant au matin l'influence des rayons du soleil, ouvre ses boutons, étend ses feuilles, épanouit ses fleurs, et paraît avec un nouvel éclat.
Un soir que nous étions sur le gazon fleuri au pied d'un arbre touffu, mille petits oiseaux s'égayaient parmi le feuillage, et faisaient retentir les airs de leurs chants amoureux. Je sentais une douce émotion parcourir de veine en veine tout mon corps. Je tenais une main de Lucile et n'osais lui parler; elle me regardait en silence: mais nos regards s'étaient tout dit, avant que notre voix s'en fût mêlée.