La publication du roman de Marat, faite dans un journal, avait été réduite aux conditions de la presse périodique, c'est-à-dire tronquée et même altérée: le journal ne pouvait accepter certains détails, certaines scènes d'un genre un peu trop vif, qui eussent blessé peut-être la louable pruderie du feuilleton; mais le livre n'ayant pas de ces réserves timorées à garder avec ses lecteurs, nous avons jugé nécessaire de rétablir tout ce que le journal avait supprimé et de ne rien changer au style du manuscrit, sans toutefois en respecter l'orthographe bizarre et souvent incorrecte.

Il a fallu cependant se reporter au temps où l'ouvrage a été composé, pour conserver l'orthographe, alors usitée, des noms historiques et géographiques polonais: c'eût été commettre un véritable anachronisme, que d'écrire ces noms autrement qu'ils sont écrits dans tous les livres du XVIIIe siècle. Nous avons dû les laisser tels qu'on les avait francisés à cette époque où les relations avec la Pologne n'étaient pas assez fréquentes pour qu'on eût des idées justes et exactes à l'égard de ce pays. De là, une foule d'erreurs étranges dans le roman de Marat, qui prend quelquefois un nom d'homme pour un nom de ville et réciproquement. On n'eût pas corrigé ces fautes qui nous semblent si grossières aujourd'hui et qui existent dans la plupart des romans français contemporains, sans altérer le caractère de l'œuvre même. Il appartiendra aux éditeurs futurs d'apprendre à Marat la géographie de la Pologne, par exemple, et de rectifier le texte dans les notes. Quant à cette première édition, qui ne paraît qu'en 1847, Marat s'y montre aussi naïvement que si son roman eût été imprimé en 1775, à Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, avec la Nouvelle-Héloïse de J.-J. Rousseau.

Il est donc nécessaire, en le lisant, de se rappeler la date de la composition et le goût littéraire de ce temps-là, pour apprécier les qualités réelles de l'ouvrage, à travers les descriptions pittoresques, les dissertations sentimentales et les thèses philosophiques dont l'action est surchargée. On comprendra que l'apparition du Roman de cœur de Marat aurait été un événement dans la littérature lorsque la Nouvelle-Héloïse, Candide et le Sopha faisaient les délices de la société française, la plus polie et la plus spirituelle de l'Europe.

MARAT
PHILOSOPHE ET ROMANCIER.

Il y a six ans à peine, Marat n'était pas tout-à-fait mort sous le poignard de Charlotte Corday, puisque sa sœur, Albertine Marat, vivait encore à Paris, fidèle héritière des idées et des doctrines de ce terrible Ami du Peuple.

Mademoiselle Marat semblait avoir recueilli en elle-même l'âme forte et passionnée de son frère, qu'elle pleurait sans cesse, comme si elle ne l'eût perdu que de la veille.

C'était une républicaine inflexible, que l'âge n'avait pas refroidie, que les événements n'avaient pas changée; vainement le Directoire, le Consulat, l'Empire, la Restauration et même la Révolution de juillet 1830 étaient venus successivement bouleverser ou métamorphoser la face du pays: elle n'y avait pas pris garde, semblable à une somnambule qui poursuit son rêve sans tenir compte des objets extérieurs, et qu'on n'éveille pas en sursaut, de peur de la voir tomber foudroyée; elle rêvait donc que l'esprit de 93 planait autour d'elle et que Marat veillait toujours sur son peuple.

Rien ne saurait rendre l'impression profonde et presque douloureuse qu'on éprouvait à entendre les prédications démagogiques de cette prêtresse de notre grande Révolution, et surtout l'éternelle oraison funèbre de son héros, de son dieu, de ce Marat qu'on ne nomme pas sans horreur et sans effroi.

Il faut l'avouer, elle ne nous montrait pas Marat tel que nous le connaissons, tel que l'histoire nous l'a couvert de boue et de sang; elle en faisait un être exclusivement vertueux, animé des plus purs sentiments de patriotisme, bon et généreux, que sais-je! simple et candide, un véritable philosophe enfin, qui avait mission de régénérer le monde, ou du moins la France.

On comprenait, à ce panégyrique prononcé avec une conviction solennelle, que le fanatisme sans-culotte avait pu comparer Marat à Jésus-Christ, l'Évangile au journal de l'Ami du Peuple, et composer une prière adressée sans doute à la guillotine, et commençant ainsi: O sacré cœur de Jésus! ô sacré cœur de Marat!