Cette vieille femme, à la physionomie dure et sévère, au regard fier et inspiré, à la parole ardente et audacieuse, survivait donc à son frère, d'effroyable mémoire, pour lui décerner une espèce de culte, pour lui refaire un panthéon dans la pauvre demeure où elle s'était retirée avec les reliques de celui qu'elle appelait hautement le martyr de la liberté, avec les livres, les papiers et les manuscrits de Jean-Paul Marat.
Bien des hommes curieux de s'instruire du passé, bien des esprits préoccupés de l'étude de cette Révolution si pleine de mystères, bien des vieillards qui avaient vu, bien des jeunes gens qui n'avaient fait que lire, allèrent alors interroger les souvenirs de la sœur de Marat et s'en retournèrent émus ou étonnés, n'osant porter un jugement de réprobation ou d'absolution sur les actes, sur le caractère de cet étrange Ami du Peuple.
Parmi ceux qui aimaient à remonter, pour ainsi dire, à la source de la Révolution et qui se trouvaient quelquefois réunis chez mademoiselle Marat, nous citerons seulement un penseur, un publiciste de grand mérite, M. Haureau, le savant et judicieux auteur de l'Histoire littéraire du Maine; un littérateur ingénieux, M. de Labédollière; un poète, M. Esquiros; un témoin éclairé et impartial des faits et gestes de la République et de ses enfants, M. le colonel Maurin, bien connu par la précieuse collection révolutionnaire qu'il ramasse depuis quarante ans; un écrivain distingué de l'école sentimentale de Bernardin de Saint-Pierre, M. Aimé-Martin, cet excellent homme qui vient de s'éteindre immortalisé par l'adieu de Lamartine.
Aimé-Martin était un esprit doux, tendre et honnête: il n'avait jamais tourné les yeux vers la période révolutionnaire que pour en détester les agents et que pour en plaindre les victimes. Le nom de Marat lui inspirait un invincible dégoût.
Eh bien! il surmontait ce dégoût, il le cachait même sous un air froid et poli, quand il se rendait chez la sœur du monstre, comme il le désignait avec une énergique indignation.
Qu'allait-il donc faire dans cette maison?
Aimé-Martin était, avant tout, bibliophile, autographile, amateur et collecteur de livres et d'autographes. Or, c'était aux manuscrits de Marat qu'il en voulait, et un jour (il fallut sans doute qu'Albertine eût bien faim, pour vendre la dépouille littéraire de son frère) il emporta sous son bras le volume autographe qui l'empêchait de dormir depuis qu'il en avait appris l'existence; un roman inédit, un roman de cœur, inventé, pensé, écrit par Marat: Les aventures du jeune comte Potowsky.
Une fois légitime possesseur de ce singulier trésor, Aimé-Martin se dispensa de fréquenter le petit club d'Albertine, qui mourut peu de temps après en distribuant les papiers du Sacré-Cœur de Marat.
Allez visiter l'intéressante collection du vénérable colonel Maurin, et vous y verrez les épreuves de journal que Marat corrigeait dans son bain lorsqu'il fut frappé par Charlotte Corday: ces épreuves ont été teintes de son sang; vous y verrez les couronnes civiques que le peuple décerna plus d'une fois à son défenseur; vous y verrez les portraits et les bustes qui furent un moment les idoles de la nation.
Quant au roman de Marat, recueil de 240 pages écrites de sa plus jolie écriture, avec ses fautes d'orthographe ordinaires, il fut revêtu d'une charmante reliure janséniste en maroquin noir par un habile artiste, Niédrée ou Bauzonnet, et il demeura caché dans la bibliothèque d'Aimé-Martin jusqu'à sa mort. C'est dans cette bibliothèque que nous sommes allés le chercher pour le mettre en lumière.