Aimé-Martin s'était toujours refusé à publier cet ouvrage remarquable à différents titres, malgré nos instances: il nous permit, toutefois, de l'examiner, et nous en signala même les passages les plus singuliers.
Il voulait, disait-il, avoir seul le privilége de connaître, de conserver le véritable Marat, Marat philosophe, Marat sentimental, Marat écrivain, Marat romancier.
—Il y a eu deux Marat, nous disait-il avec cette originalité de causerie fine et spirituelle qu'on se plaisait tant à écouter chez lui et chez Charles Nodier: le Marat que tout le monde sait, l'affreux, l'exécrable pourvoyeur de la guillotine, qui demandait cinq cent mille têtes pour orner son autel de la patrie, je n'en parlerai pas; je voudrais croire, pour l'honneur de l'humanité, qu'un pareil scélérat n'a jamais vécu; mais l'autre Marat, dont personne aujourd'hui ne soupçonne l'existence, celui qui fut l'élève et l'admirateur de Jean-Jacques Rousseau, l'ami de la nature, ce qui vaut mieux que d'être à sa façon l'Ami du Peuple, le savant auteur de plusieurs découvertes dignes de Newton dans la chimie et la physique, l'écrivain énergique et coloré qui a fait un livre de philosophie digne du philosophe de Genève…
—Et c'est Marat qui a fait tout cela? interrompis-je; j'avouerai n'avoir rien lu de lui, excepté quelques hideuses citations de son journal.
—Le journal du second Marat? mais le premier n'a écrit que des ouvrages scientifiques, philosophiques et littéraires; le premier était médecin des gardes-du-corps du comte d'Artois; il mourut ou plutôt il disparut à la fin de l'année 1789 pour faire place à son odieux homonyme.
—Je les ai beaucoup connus l'un et l'autre! reprit Nodier, qui se trouvait là, et qui avait la manie de se faire contemporain de tous les acteurs de la Révolution, qu'il ne vit pas même passer devant son berceau. Mais il me semble que le bourreau devait être fils du médecin, et que celui-ci, en coupant des têtes de grenouilles pour ses expériences de physique, avait enseigné au second à couper des têtes d'hommes.
—Ne parlons pas de ce cannibale, repartit Aimé-Martin; mais de l'autre, tant qu'il vous plaira. C'était une belle âme qui s'ouvrait à tous les sentiments nobles et généreux; il prit Rousseau et Montesquieu pour modèles: il eût mérité de se placer à côté d'eux, comme moraliste, comme écrivain. Par malheur, il osa s'attaquer à la secte des philosophes, à Voltaire surtout, à Helvétius, à Diderot: il fut écrasé ou plutôt étouffé dans l'obscurité. Je ne doute pas que l'injustice de ses contemporains à son égard ne l'ait poussé à changer de route et à s'éloigner de la scène des sciences et des lettres: «Siècle ingrat, dit-il alors, tu n'as pas voulu accepter le savant qui t'a révélé le vrai système de la lumière, des couleurs, de l'électricité, le philosophe qui t'a appris ce que c'est que l'homme; eh bien! tu accepteras avec épouvante le vampire qui boira le meilleur de ton sang!»,
—Je ne me suis pas encore rendu compte, dit Charles Nodier, de la transformation du royaliste en démagogue furieux, de l'élève de Rousseau en séïde de Danton; il y a, entre ces deux personnages, une solution de continuité immense que je voudrais m'expliquer.
—Dites-moi seulement, répliquai-je, vous qui avez connu le premier Marat, s'il était aussi laid, aussi repoussant que le second?
—Il n'était pas laid, puisqu'il était aimé et amoureux, objecta Nodier.