Lorsque nous fûmes prêts à rejoindre la compagnie, j'essayai de reprendre ma gaîté, crainte que mon air abattu ne fournît matière aux soupçons; mais il n'y eut pas moyen: mes ris étaient forcés, j'avais la mort dans le cœur, et je ne cessais d'attacher les yeux sur Lucile, qui me jetait à la dérobée quelques regards.

Le reste de la journée se passa en jeux, mais je n'y pris aucune part: tout m'ennuyait, j'étais fâché de voir les autres s'amuser et ne soupirais qu'après le moment de partir.

Il arriva enfin ce moment désiré.

Le bateau est lancé, il fend l'onde; déjà le rivage fuyait loin de nous et nous commencions à perdre de vue la riante perspective qui, le matin, nous avait enchantés, lorsqu'un vent frais s'éleva soudain; bientôt la surface des eaux se ride, nos voiles s'enflent, les vents se déchaînent, et notre frêle barque est abandonnée à la merci des flots.

Les rameurs frappaient l'onde à coups redoublés pour tâcher de gagner le port, mais en vain. La fureur des vents augmenta et nous fûmes poussés vers la côte opposée, au milieu des écueils.

On voyait les vagues se briser contre des rochers qui les repoussaient, après avoir blanchi de leur vaine écume ces masses immobiles.

Comme nous étions prêts à échouer, un courant nous entraîna au large, mais nous ne semblions avoir évité un danger que pour succomber à un autre: les ondes s'élevaient à une hauteur prodigieuse et paraissaient vouloir se refermer sur nous.

A force de lutter contre les vents et les flots nous gagnâmes une espèce de petite baie.

Le ciel était couvert de sombres nuages; les foudres s'allumaient dans leur sein et descendaient en serpentant sur la foret voisine.

La consternation augmenta parmi nous. Nos femmes effrayées cherchaient à se cacher. Lucile pâle, muette et tremblante, se réfugie dans mes bras, elle y reste immobile, et se repose dans un doux abandon sur mon sein.