Je ne voulus pas toutefois jouir de mon triomphe à leurs yeux. Je m'éloignai et cessai de regarder Lucile: mais c'était pour aller penser à elle à l'écart.
Cher Panin! ses charmes me touchent; mais ses manières m'enchantent. Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait a les grâces de la simplicité; et elle est si naïve qu'elle ne parle jamais que le langage du cœur; mais en même temps, quelle délicatesse de procédés jusque dans les plus petites choses. De quel prix elle sait rendre ses moindres faveurs!
Quand je l'entends louer par ceux qui la connaissent, ces louanges me touchent plus encore que si elles m'étaient personnelles, et j'ai peine à modérer ma joie: mais lorsque je pense que j'ai su toucher son cœur, et que je suis l'objet de ses chastes feux, je ne puis réprimer mes transports.
De Lencici, le 30 mai 1769.
IX
DU MÊME AU MÊME.
A Sirad.
A l'exemple de tant d'autres aspirants, je n'ai point fait la cour à la mère pour obtenir la fille. Je ne sais même si la comtesse m'avait d'abord choisi au fond de son cœur pour l'époux de Lucile. Mais elle a vu notre inclination mutuelle naître et se développer sous ses yeux. Jamais elle n'y mit obstacle et toujours elle me témoigna beaucoup de bonté.
Au commencement j'avais pour elle cette espèce d'amitié, qu'ont d'ordinaire les enfants pour ceux qui les caressent. Dès que j'ai fait usage de ma raison, cette amitié enfantine s'est changée en vrai attachement, que rien n'altéra jamais.
Cette respectable mère s'est chargée elle-même de l'éducation de sa fille et pour mieux diriger son heureux naturel, elle en devint l'amie et la compagne. Lorsque le cœur de Lucile commença à s'ouvrir à la tendresse, elle en fut la confidente. Lucile n'avait rien de caché pour sa mère, et je ne m'en cachais pas non plus.
Je ne voyais en elle qu'une amie, et même une amie si intime que si mon cœur et ses vertus ne m'eussent sans cesse rappelé le respect que je lui dois, sa familiarité me l'eût fait oublier. Ce n'est pourtant pas qu'elle ne me reprenne quelquefois, mais c'est toujours sous l'air du badinage qu'elle déguise ses leçons.