Malgré que je n'aie jamais eu lieu de me repentir de ma confiance, je ne suis cependant plus aussi ouvert, et je m'en veux mal. A mesure que j'avance en âge, il me semble que sa présence me gêne. Devant elle, mon cœur n'ose plus s'épancher avec Lucile. Cela n'est pas étrange. L'amour, dit-on, aime à s'envelopper des voiles du mystère.

Pourquoi toujours te tenir sur tes terres, cher Panin? Que ne viens-tu nous faire une petite visite? Doutes-tu que nous n'ayons grand plaisir à te voir?

De Varsovie, le 1er juin 1769.

X
DU MÊME AU MÊME.

A Pinsk.

Aujourd'hui il y avait assemblée chez le comte Sobieski; et, comme tu peux bien croire, j'y étais invité.

Lorsque j'arrivai, la compagnie était déjà nombreuse; et il n'y manquait pas de jolies femmes. Je ne sais de quel astre puissant elles sentaient la douce influence: mais elles avaient toutes cet air de volupté qui semble appeler le plaisir, et ce tendre babil qui captive les cœurs, pour ne rien dire de leur ajustement, qui n'était sûrement pas fait pour les rebuter.

Parmi ces coquettes je ne fis guères attention qu'à la Castellane Bomiska. A la fleur de l'âge, elle joint une beauté si éclatante, des manières si affectueuses, un air de langueur si attrayant, une voix si touchante, des regards si parlants, et ce petit manége si propre à faire des conquêtes qu'il est impossible de ne pas la distinguer. On dit que dans sa jeunesse ses amies avaient coutume de la railler sur son air d'innocence: mais elle a fait dès-lors quelque séjour à Paris; et certes, elle n'a pas mal profité des leçons des Français.

Avant le dîner la conversation tomba sur quelques petites anecdotes qui entretiennent la curiosité des oisifs de Varsovie.

La Castellane se mit à raconter les aventures galantes de la princesse Gal… Elle assaisonna de tant de sel la malignité de ses réflexions et répandit tant de grâce sur son récit qu'il devint très-amusant. On rit beaucoup, puis l'on se mit à table.