Elle venait d'entrer et s'était mise sans bruit dans un coin. Je la comparai secrètement à la belle danseuse et le parallèle fut tout à son avantage.

Leur taille est à peu près de la même élégance, leur teint de la même blancheur, leur physionomie également spirituelle. La beauté de Lucile, il est vrai, n'est pas aussi régulière; mais elle a quelque chose qui plaît davantage et qui plaît plus longtemps. Elle n'a point comme la Castellane ce talent d'éblouir les yeux; mais elle a celui de captiver les cœurs: elle n'a pas l'ombre de la coquetterie, ses manières ne sont que le développement des grâces que la nature lui a prodiguées.

Elle n'a pas non plus cet air voluptueux qui éclate dans la contenance de l'autre; son maintien est décent, réservé et l'on voit sur son visage cette aimable pudeur qui est le plus grand charme de la beauté.

Déjà mon cœur était retourné vers elle, ou plutôt il ne l'avait point quittée: je commençais à négliger la Castellane; mais je ne voulais pas la planter brusquement.

Lucile s'étant aperçue de mon assiduité auprès de cette belle personne, me fixait d'un air inquiet. J'étais charmé de son embarras et ne faisais pas semblant de m'en apercevoir.

Comme je vins à lever les yeux, je rencontrai les siens, et elle me jeta un de ces regards qui semblent pénétrer jusqu'au fond de l'âme. A l'instant percé comme d'un trait, je sentis un cuisant remords de m'être ainsi oublié. Je rougis de ma faiblesse, et me la reprochai comme un crime.

Tandis que la réflexion empoisonnait ainsi le plaisir que j'avais goûté, je n'attendais plus pour quitter la Castellane que la fin d'une historiette qu'elle était à conter, et cette historiette ne finissait point. J'avais de fréquentes absences; mais elle rappelait de temps en temps mon attention par de petits coups d'éventail. Que faire? Il fallait bien supporter de bonne grâce mon ennui.

Cependant un beau jeune homme, qui avait été introduit par un ami de la maison, s'était approché de Lucile. Il avait pour elle tous les soins d'une galanterie empressée et je surpris des regards qu'il n'était que trop aisé d'entendre. Quoique mon impatience fût extrême, je pris le parti de dissimuler; mais j'observais du coin de l'œil tout ce qui se passait.

Lucile ne cherchait proprement pas à lui plaire; elle n'était néanmoins pas fâchée, je crois, d'avoir matière à se venger de ma négligence: elle faisait semblant de l'écouter.

A peine avais-je détourné un instant la tête, que je le vis penché sur le dossier de la chaise de Lucile, lui disant un mot à l'oreille. Elle baissait les yeux et rougissait avec beaucoup de grâce.