Mon premier mouvement, si nous avions été seuls, aurait été d'éclater, je n'osais cependant le faire en présence de sa mère, qui venait de nous joindre.

Lucile, de son côté, s'efforçait de dissimuler, elle m'adressait souvent la parole et voulait paraître gaie; mais son regard était vague, des sourires forcés venaient se placer sur ses lèvres, et son enjouement était affecté. Je n'étais pas dupe de ce retour de bon accueil.

«La perfide, me disais-je tout bas, veut prévenir une explication en présence de sa mère; elle craint les éclats d'une rupture, elle tremble que je ne lui reproche sa perfidie.»

Je ne savais quel parti prendre. Une multitude de pensées affligeantes se présentaient à mon esprit. Mes craintes ne me paraissaient que trop bien fondées. Je ne doutais plus que Lucile n'aimât ce jeune homme. Je ne pouvais me l'ôter de l'idée, je me le représentais toujours comme un rival dangereux prêt à détruire mon bonheur; et dans la chaleur de la passion, je formai le projet de l'immoler à mon amour, et de venir ensuite expirer aux yeux de mon infidèle.

Après avoir fait deux ou trois tours de jardin, je prétextai quelque affaire et me retirai bien résolu de ne pas laisser jouir mon rival de son triomphe. A mon arrivée chez moi, j'ai donné ordre à l'un de mes gens d'épier tous ceux qui iraient chez le comte.

S'il m'a enlevé le cœur de Lucile, du moins ne mourrai-je point sans vengeance.

Je connais ton humeur, Panin; si tu ne me plains pas, garde-toi d'insulter à mon infortune par des plaisanteries hors de saison, ou bien nous sommes brouillés sans retour.

De Varsovie, le 19 juin 1769.

XIII
SIGISMOND A GUSTAVE.

A Varsovie.