A son aspect, je sentis ma colère s'enflammer: je m'avançai vers lui, et lui demandai avec aigreur ce qu'il faisait dans ces lieux. Il me répondit d'un ton moqueur en m'apostrophant de noms injurieux, et mit à l'instant le sabre à la main.
—Ce n'est qu'à toi que j'en veux, lui répliquai-je, et notre différent se décidera entre nous tout-à-l'heure: tes gens et les miens demeureront spectateurs.
Puis, tout-à-coup, fondant sur lui, je le blesse au bras droit, et le désarme: il tombe de cheval en demandant quartier.
Le sang coulait à gros bouillons de la blessure, j'y apposai moi-même un bandage, tout en lui reprochant sa perfidie. L'état de faiblesse où il se trouvait me fit craindre qu'il ne fût blessé mortellement. Je versai sur sa face un flacon d'eau de senteur.
Quand ses forces furent un peu ranimées, il entr'ouvrit les yeux, souleva sa tête, et me dit d'un ton mourant:
«J'ai peut-être quelques torts avec vous, et j'en suis bien puni, mais pourrais-je être à blâmer d'aimer ce qui est si aimable? Allez, je ne me reproche pas d'avoir voulu vous enlever votre maîtresse; mais de n'avoir su toucher son cœur.»
En même temps, il fit tirer une lettre de sa poche, qu'il me présenta.
Je l'ouvris, reconnus la main de Lucile, et lus ces paroles:
«Je vous remercie, Monsieur, de l'honneur que vous me faites en m'offrant votre main; je ne puis l'accepter, un autre possède mon cœur. Ce soir votre bracelet vous sera remis par une personne de confiance.»
Je ne pouvais détacher mes yeux de dessus ce papier, je le relus plusieurs fois, et chaque fois il jetait mon âme dans une étrange agitation. Mille sentiments contraires semblaient la partager. Je sentis, il est vrai, la jalousie s'éteindre dans mon cœur; mais ce n'était que pour le sentir déchiré de remords. L'idée de mes procédés envers Lucile me pénétrait de douleur et je n'osais penser à l'état où j'avais réduit cet infortuné rival.