A Pinsk.
Mon père vient de s'enrôler dans le parti des confédérés. J'en suis au désespoir; mais je ne peux sans indignation l'entendre justifier sa démarche.
Que les hommes sont petits jusque dans leurs injustices! Ils n'ont pas le courage de s'avouer les vils motifs qui les font agir; il faut toujours qu'ils les masquent à leurs propres yeux, crainte d'en apercevoir toute la difformité.
Pourquoi attribuer au devoir ce que l'on ne fait que par passion? Eh! qui ignore la source des malheurs qui nous affligent? Hélas, n'est-ce pas toujours ces vieilles semences de discorde qui depuis si longtemps désolent la malheureuse Pologne et la minent lentement: ce poison des préjugés religieux, ces rivalités nationales, ces vues ambitieuses des factieux? Presque toujours l'État a été divisé en deux partis, dont le plus fort n'a jamais régné que par la violence. Les dissidents n'ont-ils pas toujours été opprimés?
Je ne veux pas justifier la Russie d'avoir épousé leur cause avec tant de chaleur et d'en être venue à des voies de fait contre quelques-uns de leurs adversaires: mais les confédérés ne sont-ils pas visiblement dans le tort?
Les dissidents demandaient le libre exercice de leur religion et l'entrée aux emplois publics. Eh! quoi de plus juste, cher Panin, que de les rétablir dans des droits dont ils étaient en possession depuis plusieurs siècles, et dont ils ont été injustement dépouillés au commencement de celui-ci? Pourquoi avoir voulu maintenir comme lois d'État des abus introduits par l'oppression? Mais quand les dissidents n'auraient jamais joui de ces droits, que demandaient-ils qu'ils ne fussent autorisés à prétendre? N'est-il pas bien raisonnable que chacun puisse servir son Dieu à sa manière, et que tout citoyen ait part aux avantages d'un gouvernement dont il aide à supporter la charge?
L'ambition, l'envie, la haine, le fanatisme, le ressentiment, le désir de vengeance couverts des spécieux prétextes de religion et de justice, voilà quelles sont aujourd'hui, parmi nous, les vraies semences de discorde. Elles eussent d'abord éclaté en dissensions civiles, sans la crainte des armes de la Russie; mais elles fermentèrent longtemps en silence, et quand elles eurent bien fermenté, toutes ces passions suspendues comme un torrent arrêté par une forte digue, rompirent leur cours au moindre choc.
L'interrègne qui suivit la mort d'Auguste III fut l'avant-coureur de la tempête.
Le mécontentement des ambitieux, à qui la crainte avait extorqué leur suffrage en faveur du nouveau roi ne tarda pas à éclater. Ils se déchaînèrent contre lui et commencèrent à répandre sourdement les feux de la sédition.