Mollement endormi sur le trône, ou occupé de soins frivoles, il consume en délices ses gros revenus, rassemblant autour de lui une troupe d'artistes, de comédiens, de baladins, de virtuosi de toute espèce, et passe son temps à régler les décorations d'une scène, l'habillement d'un acteur, l'économie d'une toilette, quand toutefois il n'est pas à languir dans les bras d'une femme. Ce n'est pas là, tu dois en convenir, le devoir d'un prince, quoique ce soit malheureusement le métier de la plupart des rois.
Encore si se réveillant de sa léthargie au bruit des dissensions civiles, renonçant à sa honteuse mollesse, et rappelant à son esprit la dignité de son emploi, il eût cherché à prendre de sages mesures pour apaiser les esprits irrités; ou du moins, si se reposant fièrement sur son courage, et se mettant à la tête de ses partisans, il eût essayé de soumettre les séditieux. Mais non, tranquille au fond de son palais, il voit d'un œil apathique ses États envahis et ses sujets s'entr'égorger.
Funestes dissensions! Quoique je n'aie point épousé de parti, déjà j'en ai goûté les fruits amers. La plupart de mes parents, comme de faux amis dont la tendresse s'est changée en haine, s'élèvent contre moi et déchirent le sein qu'ils ont caressé. Mais ce n'est pas là le plus fort de mes chagrins. Je vois avec effroi les malheurs prêts à fondre sur la Pologne.
Cher Potowski! quel Dieu bienfaisant aura pitié de nous?
L'avenir me fait trembler, le présent m'humilie lors même que nous n'aurions rien à craindre de l'ambition de nos voisins.
Semblables à des enfants mutins qui ne savent pas se conduire eux-mêmes: des étrangers viennent s'interférer dans nos démêlés, faire la loi chez nous; et il faut que nous le trouvions bon. Si nous nous récrions, on nous menace du fouet. Ce n'est pas que ces médiateurs officieux s'embarrassent aucunement de notre bonheur: mais il est doux de commander chez les autres, et ils satisfont leur orgueil à nos dépens.
Pour un vaste empire comme le nôtre, quel triste rôle nous jouons dans le monde!
Mais c'est notre faute. Nous vivons dans une espèce d'anarchie. Nous ne savons ce que c'est que de nous soumettre à la justice. Pour des riens nous avons recours au fer; et des affaires, souvent peu importantes, nous réduisent aux plus fâcheuses extrémités. Que si au lieu de nous entre déchirer, nous tournions nos armes contre nos ennemis communs, nous nous ferions respecter, nous serions en état de faire la loi chez les autres: au lieu d'être forcés de la recevoir honteusement chez nous.
De Pinsk, le 3 mars 1770.