Pour surcroît de malheur, je viens de recevoir avis que le Staroste de Sandomir, mon arrière oncle, indigné de voir que mon père était entré dans la confédération de Bar, m'avait déshérité.
Que l'état de mon âme est sombre! je ne puis plus supporter la compagnie. Je cherche la solitude. Je vais visiter les tombeaux; et là, assis au milieu des morts, je réfléchis sur la vanité des choses de la vie.
De Sokol, le 20 juin 1770.
P. S. La mauvaise fortune des confédérés les suit partout. Leur grosse armée a été défaite à Joulkna. L'ennemi est à leur poursuite. Errants, divisés, sans chefs, ils ne sauraient manquer d'être taillés en pièces.
XLIV
SOPHIE A SA COUSINE.
A Biella.
Pour m'ôter un peu de devant les yeux la triste image de Lucile, j'ai été passer quelques jours chez le comte Ogiski, où certainement il n'a tenu qu'à moi de m'égayer.
Le grand chambellan du roi, ennuyé d'un procès qu'il défendait contre le comte, au sujet d'un héritage considérable, ayant proposé son hymen avec la fille unique de sa partie adverse comme un moyen de terminer à l'amiable leur différent, sa proposition fut acceptée, et la jeune héritière consentit avec joie à être le gage de réconciliation entre les deux familles.
Il y a trois semaines qu'il s'est rendu ici pour effectuer cette alliance. Dès-lors chaque jour a été une nouvelle fête, dont tout ce qui a jamais été inventé pour le plaisir relevait l'éclat.
La petite comtesse est bien la plus jolie brune qu'ait jamais formée l'amour. Elle a une taille charmante, ses cheveux effacent le noir de l'ébène et son teint la blancheur des lis. Ses yeux étincelants sont couronnés par deux sourcils admirablement dessinés. Ses lèvres vermeilles laissent entrevoir deux rangées de perles enchassées dans le corail; une main délicate et potelée termine un bras bien arrondi. Elle a une vivacité enchanteresse, une voix brillante, un regard qui annonce le désir, et elle semble ne respirer que la volupté.