L'époux n'est pas bel homme; mais son caractère est charmant: c'est la gaîté, la complaisance, la galanterie même.

Hier, il ratifia son mariage au pied des autels, et il fallait voir les transports de sa joie au retour de la cérémonie!

Sa chère moitié ne paraissait pas trop gaie. Peut-être était-elle un peu troublée de l'approche du lit nuptial ou plutôt préoccupée des plaisirs qui l'attendaient. Certainement elle n'a pas passé la nuit entière à dormir; je crois même avoir entendu les soupirs de sa pudeur expirante, car la chambre que j'occupe est voisine de celle où le mariage a dû se consommer.

Nos nouveaux époux se sont levés fort tard. Te l'avouerais-je? quand j'ai vu cette jeune femme à son réveil, le teint animé, les yeux languissants, la bouche riante, me dire par ses regards qu'elle venait d'être heureuse, je n'ai pu m'empêcher de jeter sur elle un œil d'envie.

Ah! chère Rosette, c'est à moi seule que l'amour n'a point ouvert ses trésors. Ces traits brûlants dont il blesse les amants heureux, cette douce ivresse et ces transports ravissants où il les plonge tour-à-tour, je ne les connus jamais. Qu'il est triste d'avoir vu s'écouler devant moi sans plaisirs tant d'années qui pouvaient être délicieuses! Devrait-ce être là le sort d'une femme de vingt-deux ans… à qui le ciel a donné de quoi plaire et plus encore de quoi aimer?

En continuation.

Qu'ils sont heureux! Leurs regards expriment le délire de deux cœurs enivrés de plaisir. Ils s'aiment sans inquiétude, se possèdent sans dégoût, et ne sont occupés qu'à jouir de leur bonheur.

La jolie chose, Rosette, que le mariage, tant que l'amour garantit les amants de la froideur des époux.

De Suross en Polakie, le 21 juin 1770.

XLV
SIGISMOND A GUSTAVE.