—Que cela ne vous inquiète pas, seigneur. J'aurai soin de votre bête, et pendant que vous demeurerez avec nous, je tâcherai de faire de mon mieux.

Touché de sa bonté, je lui donnai quelques ducats, que je le forçai d'accepter. Le pauvre homme me baisa la main, et me remercia à genoux.

Pour passer mon ennui, je me mis à errer aux environs de la cabane, et crainte de m'égarer, je pris avec moi son jeune garçon.

Attiré par un charme inconnu vers une petite forêt, je m'enfonçai dans sa sombre épaisseur et la traversai triste et pensif: bientôt je me trouvai dans une vallée solitaire, coupée d'une petite rivière.

A quelque distance, j'aperçus un bouquet de grands arbres qui balançaient dans les airs leur cîme touffue, répandant sur la plaine, dans un vaste contour, la fraîcheur et l'ombrage. Je vais me reposer sous leur impénétrable abri. Un pâtre y avait rassemblé son troupeau brûlé des feux du soleil. J'approche, je reconnais mon hôte et m'asseois auprès de lui.

J'étais charmé de l'innocence de la vie et de l'air de contentement de cet homme.

Si je pouvais ainsi, disais-je tout bas, finir doucement mes jours dans quelque coin de la terre! Air pur, frugal repas, santé du corps, paix de l'âme, précieux dons de la nature, que vous êtes préférables aux faux biens dont le monde est si épris! Oui, c'est de ce simple mortel qu'il faut apprendre l'art d'être heureux. Comme nous, il n'est point rongé de désirs impuissants. Une prairie fertile est pour lui le jardin de félicité. Ses plaisirs sont purs et ne laissent point d'amertume: moins vifs que les nôtres, ils sont aussi plus durables. L'espérance vaine, les regrets, le désespoir ne viennent jamais empoisonner le cours paisible de ses jours. Pourquoi aller à grands frais chercher le bonheur si loin, lorsqu'il est si près de nous!

Tandis que j'étais enfoncé dans ces réflexions, un doux sommeil vint appesantir ma paupière. Hélas! depuis longtemps je n'avais plus qu'un repos pénible et plein de trouble.

A mon réveil, mon hôte me présenta des fruits et du laitage, dont je fis mon dîner, et comme le soleil n'était déjà plus piquant, j'allai ensuite promener au bord d'un sombre rivage.

Le chagrin n'avait fait avec moi qu'une courte trêve: bientôt il revint m'assaillir. J'avais beau vouloir distraire ma pensée du sentiment de mes malheurs, tout m'y rappelait, tout me retraçait la chère image de Lucile.