Le voilà dans mes filets!

Tu me diras peut-être que je ne suis pas au bout? En vérité, voilà un grand embarras! Lorsqu'un amant a perdu sa maîtresse et qu'une jolie femme se trouve sur ses pas, lui fait même quelques avances, est-il besoin d'un miracle pour qu'il en devienne amoureux? Suis-je donc si déchirée, que je ne puisse plus faire de conquêtes?

Mais il faut prendre congé de Lucile. Sa mélancolie n'est plus si noire. Le temps, mieux que tous nos soins, est parvenu à guérir les plaies de son cœur. Elles ne sont pourtant pas encore fermées. Souvent elle exhale sa douleur par des chants plaintifs: mais cela me touche assez peu.

Elle continue aussi à aller pleurer sur les tombeaux; elle a même fait élever une urne cinéraire en mémoire du prétendu défunt, et quand je la vois ainsi s'attacher à cette ombre, peu s'en faut que je n'éclate de rire.

Ce matin, je suis entrée dans sa chambre, après avoir composé mon extérieur de mon mieux.

—Chère Lucile, lui ai-je dit du ton le plus pénétré que j'ai pu trouver, nous touchons au moment d'être séparées peut-être pour toujours; il m'en coûte infiniment de vous quitter, mais il faut obéir à la nécessité. Adieu, n'oubliez jamais une tendre amie.

Et je m'efforçai de répandre quelques pleurs.

—Hélas! il ne me restait d'autre consolation que celle de vous posséder. J'aimais à épancher ma douleur dans votre sein; votre tendre amitié adoucissait un peu les noirs soucis qui rongent mon cœur, et il faut que je vous perde! Infortunée que je suis, s'écria-t-elle en poussant un profond soupir.

Ses yeux se remplirent de larmes, et elle en arrosait mon cou qu'elle tenait embrassé.

Te l'avouerai-je? Ces paroles étaient autant de traits qui me perçaient l'âme. La honte couvrait mon visage et mon cœur était déchiré de remords, qui la vengeaient en secret de mes artifices.