LXVII
GUSTAVE A SIGISMOND.

Oui, elle vit encore, ma Lucile; mes yeux l'ont vue, mes mains l'ont touchée, mes bras l'ont pressée contre mon sein amoureux. Ha! je me sens renaître, les chagrins fuient devant moi, le souvenir de mes maux s'est évanoui comme un rêve douloureux, mon cœur flétri par la tristesse s'épanouit de joie et ne s'ouvre plus qu'à la douce impression du plaisir. Que ces premières émotions sont vives! Dieux! quel frémissement enchanteur parcourt toutes mes veines? Quelles secousses délicieuses agitent mon âme? De quel torrent de volupté je suis inondé!

Arrêtez! arrêtez, heureux transports, plaisirs douloureux! je suis trop faible; mon cœur se fond, je succombe! Puissances du ciel! aidez-moi à supporter le sentiment de mon bonheur.

Bénie soit à jamais la main bienfaisante qui m'a conduit sur les bords riants de cette prairie où j'ai retrouvé la paix de mon âme!

Mais qu'elle est changée, ma Lucile! semblable à une belle fleur que le soleil a flétrie, et qui laisse encore juger dans sa langueur de tout l'éclat qu'elle avait le matin, ses beaux yeux ont perdu leur lustre, le rubis ne brille plus sur ses lèvres, les roses de ses joues sont fanées, une pâleur mortelle est répandue sur tout son corps; la douleur a détruit son embonpoint, ses forces, sa santé. Qu'elle est débile! Elle appuyait languissamment sa tête sur mon sein et paraissait défaillir dans mes bras. Mais ses traits si touchants dans leur langueur seront bientôt ranimés par la joie.

Comment s'est faite cette heureuse révolution? me demanderas-tu, cher Panin. Permets un instant à mon esprit de se calmer et je t'éclaircirai ce mystère.

En attendant que mon père se décidât à quitter le corps, chaque jour je portais mes pas solitaires dans un petit bois près de Krasilow.

Un matin j'y rencontrai un jeune homme, en uniforme pareil au mien.

Son air mélancolique me frappa! Quand il me vit, il semblait m'éviter.

—Voilà sans doute, disais-je tout seul, quelque malheureux qui comme moi vient ici promener ses tristes rêveries.