Depuis que je suis à Lomazy, je passe presque tout mon temps avec Lucile.

Le soir, je la quitte fort tard, et le matin me rappelle vers elle, plus empressé de la revoir. Je ne pense qu'à elle, je ne vois qu'elle, je me réveille en songeant à elle et je regrette encore tous les moments que je passe sans elle.

Ha! cher Panin, qu'il est ravissant ce charme que l'on goûte, lorsqu'après une longue absence on sent dans ses bras le cher objet de ses inquiétudes. De quelle volupté mon âme est enivrée! Dans cet heureux délire, les heures s'écoulent avec la vitesse des instants.

Semblable au nautonier échappé au naufrage, déjà j'ai oublié tous mes chagrins, et, porté par l'imagination sur un trône nuptial, je vois s'ouvrir devant moi la plus riante perspective, je goûte déjà à l'avance mon bonheur à venir.

Du château de Lomazy, le 30 septembre 1770.

LXIX
SIGISMOND A GUSTAVE.

A Lomazy.

Pendant ta campagne, mon cher Gustave, tu m'as fait le récit de tes tristes aventures. Je t'ai plaint de toute mon âme. Mais, absorbé par ta douleur, il semblait que tu ne voulais que la verser dans mon sein, sans attendre aucune consolation des soins de la tendre amitié; car tu ne m'as jamais marqué où il fallait t'écrire: la plupart de tes lettres sont même sans date.

C'est une omission de ta part, je le sens; omission toutefois que je ne pouvais suppléer. Je t'ai bien adressé quelques lettres aux endroits d'où tu m'écrivais, dans l'espoir qu'elles t'y trouveraient encore; mais je vois qu'elles ne te sont point parvenues. Qu'importe à présent? puisque l'amour qui s'était plu à t'affliger a pris soin de te consoler. On ne t'entendra donc plus gémir et troubler les airs de tes éternelles plaintes?

Je te félicite d'avoir retrouvé ta belle encore pleine de vie malgré son désespoir, et te remercie de la scène amusante dont tu me fais le détail. Mais, à te parler franchement, tu as joué là un fort étrange rôle avec une jolie femme, si bien disposée à te faire le sacrifice de sa chasteté.