Après l'affreuse situation, où m'avait mise la crainte de perdre Lucile, je sens mieux le plaisir de la posséder. On dirait, cher Panin, que le dieu des amants mesure toujours leur bonheur à leurs peines.

Mais quels sont ces liens secrets qui m'attachent ainsi à cette fille? Quel est ce charme invincible qui me force à la contempler sans cesse, et ne me fait trouver du plaisir qu'à ses côtés?

Je ne suis cependant pas tout à fait sans inquiétudes. Le souvenir de mes peines passées est encore présent à mon esprit. Quelquefois en suspens entre l'espérance et la crainte, je contemple en silence mon bonheur: je me demande si ce n'est point un songe; je tremble que quelque accident imprévu ne vienne encore changer en pleurs les transports de ma joie.

Non, cher Panin, je ne serai pleinement heureux que lorsque ma Lucile me sera unie par des nœuds indissolubles.

De …, le 21 avril 1771.

LXXXX
GUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Nous nous sommes retirés au château de Minsko pour y faire les préparatifs de la noce, et jouir de plus de tranquillité.

Les soucis fuient de ces lieux; aucune sombre pensée n'ose en approcher; une douce paix coule au fond de nos cœurs; rien ne peut plus troubler ma joie.

Lucile a recouvré la fleur de la santé, la fraîcheur de sa jeunesse, son enjouement, sa gaîté; toutes ses grâces se sont ranimées: elle est même embellie; ses yeux ont je ne sais quoi de céleste, sa voix, je ne sais quoi d'angélique, sa personne, je ne sais quoi de divin.