A trois ans, quand son père était mort, il bredouillait le français, l'innocent petit. Mais son parrain sut faire oublier rapidement cette langue de sauvages; et six mois après, le jeune Emile du Bignaou commençait délicieusement à gasconner.

—Prends garde! lui disait Yan, en roulant de gros yeux; si tu n'es pas sage, Paris va te manger!

Paris, pour Emile, c'était le Loup.

Il en eut peur longtemps.

Yan fut d'abord son seul professeur. Il lui apprit tout ce qu'il savait lui-même; puis, bien des choses qu'il ne savait pas, mais qu'il trouvait dans des livres,—dans des livres français, hélas!—celles-là, il les déposait dans le cerveau de son filleul, sans en garder personnellement la moindre parcelle—sa mémoire de vieillard lui rendait de ces services. Plus tard, quand Emile eut dix ans, Yan, qui se sentait toujours capable de laisser à son héritier un bon million, consentit à interner l'enfant au collège de Dax, pendant quelque temps. Il fallait bien que le jeune du Bignaou parût aussi scélérat qu'un autre, aux yeux des jeunes filles à marier!

Donc, ce matin de mars, dix-huit ans après la mort d'André, Yan filait silencieusement, au coin du feu, quoique ce fût un péché véniel de travailler le dimanche, et il se sentait heureux, les genoux sous la peau de mouton, les yeux égayés par le bon soleil revenu.

Tout à coup, à côté de la cuisine, dans cette grande salle particulière à toutes les maisons du pays, salle dénommée: le Séou, il entendit un grand frôlement de feuilles, comme si un arbre s'était avisé d'entrer.

Yan comprit, et il se retourna vivement vers la porte du séou.

—Ha! ha! cria-t-il, en voyant arriver un jeune homme joyeux, qui portait sur son épaule une longue tige de laurier—tu l'as bien choisie, Emile!

Et il se débarrassa aussitôt de sa quenouille.