D'abord il avait essayé de se révolter contre ces jambes malapprises. Il les avait traitées de la belle façon, les obligeant à marcher, à travailler, à se secouer quand même. Mais les gueuses arrachaient à Yan des cris horribles. Et enfin, un jour, rendu, vaincu, renonçant à la lutte, il était tombé sur

ce fauteuil, s'était mis une peau de mouton sur les genoux, et patiemment, avait appris, comme il disait, le difficile métier de bon à rien.

Puis, ses jambes étant devenues de plus en plus lourdes, ses bras où toute la vie affluait étant devenus de plus en plus fébriles, il avait dû faire n'importe quoi avec ses mains: des paniers d'osier, beaucoup de paniers d'osier, des monceaux de paniers d'osier, qu'il envoyait vendre au marché de Dax.

Enfin, ses poignets s'étant rouillés à leur tour, il avait pris une quenouille, en pleurant, voilà dix années, et, depuis lors, au coin du feu, il faisait ronronner son fuseau, ronronner, ronronner! Et le fuseau du vieillard avait livré du fil, interminablement du fil, du fil dont on faisait tous les draps de lit, toutes les nappes, toutes les chemises de la maisonnée!... Satané Paris!

Il s'en était un peu vengé, certes, de Paris! Comment? En ne lui confiant pas son petit-fils. Oh! le gentil bambin bien sage, bien élevé, bien Gascon qu'il avait su en faire!

Ce petit-fils, c'était actuellement

toute la vie du bon maniaque. Il ne voyait que lui, n'aimait entendre que lui. Yan était constamment de mauvaise humeur avec tout le monde excepté avec son cher Emile—car il s'appelait Emile—il l'avait regardé grandir avec des yeux émerveillés de mère. D'ailleurs, était-il encore un homme, le faible Yan? Et, à sa grande surprise, il pleurait de joie souvent, de joie comme une simple fillette, quand on ne le voyait pas; puis il disait des chapelets innombrables pour remercier le bon Dieu qui lui avait donné un filleul aussi gentil.

Emile aussi aimait bien son aïeul. D'abord, il l'appelait papa. Cela seul valait le paradis. Il l'appelait papa, et il lui rendait la vie très douce, et il le consolait de tous les enfants et de tous les amis que Yan avait perdus dans le cours de sa longue existence. Emile: voilà tout ce qui restait de son sang, de sa chair, de son âme. Tous les autres, issus de lui, étaient retournés au limon primitif. Et la tendresse de l'aïeul en était décuplée.

C'était Yan qui lui avait appris à parler.