II

Voici un beau dimanche de mars. Le soleil daigne luire, et les branches des arbres, sous ses caresses tièdes, ouvrent follement leurs petits bourgeons chatouillés.

Il y a dix-huit ans que le grand, joyeux et robuste Yan a perdu son fils André.

Et voici, dans la cuisine du Bignaou, assis en un vaste fauteuil garni de paille, un vieil homme ratatiné, courbé, recoquillé, allongeant vers le feu deux mains tremblantes et amaigries.

C'est l'ancien Yan, le bon laboureur herculéen, qui portait sa charrue sur les épaules.

Quand les deux mains frileuses sont assez chaudes, le vieillard prend une quenouille de roseau chargée de lin, l'attache à sa ceinture, comme fait

une femme, ramasse à son côté un long fuseau de bois, et silencieusement, file, file du lin, en regardant, de ses petits yeux gris, les sarments rouges qui se tordent, dans la flamme, puis s'effondrent en braise.

Yan file ainsi, file du lin depuis dix ans. Il n'a plus l'usage de ses jambes; il ne peut se mouvoir que sur des béquilles.

La cause? Il la savait, l'incurable Gascon. Et une haine féroce bouillonnait en lui contre cette cause maudite qui était—naturellement—Paris!

Car si Paris n'avait pas existé, n'est-ce pas, André n'y serait pas allé. S'il n'y était pas allé, il n'aurait pas songé à faire construire cette maison néfaste. S'il ne l'avait pas fait construire, il n'y aurait pas trouvé la mort. S'il n'y avait pas trouvé la mort, Yan ne se serait pas jeté à l'eau un jour où il était couvert de sueur; et par conséquent—le médecin lui-même l'avait reconnu!—ses jambes n'auraient pas attrapé ces rhumatismes atroces qui le clouaient depuis quinze ans sur un fauteuil. L'infernal Paris!