Tout de suite, il prépara la grande métamorphose qui lui avait été imposée.
Il s'agissait de transformer le vieux paysan de Gascogne en un monsieur des plus distingués. Yan s'y appliqua aussitôt de son mieux. Il ne se coiffa plus d'un béret. Il ne chaussa plus ses lourds sabots de verne. Il pendit à un clou sa bonne chamarre bleue. Cela ne l'attrista pas outre mesure. A peine perdit-il l'appétit quand son filleul exigea qu'il parlât le français à table.
Pendant soixante-dix-huit ans, sa langue avait gasconné, avait articulé les mots sonores et parfois assez risqués de son pays; on devait bien lui permettre un peu de maladresse mélancolique à prononcer les nouvelles paroles!
—Eh bien! Yan, ça ne va donc pas? lui disaient les métayers en tapant gaillardement sur son épaule, à la gasconne.
—Mais si! mais si! répondait Yan, en dissimulant sa tristesse.
Et il s'éloignait des vieux camarades, dont la conversation trop familière ne plaisait plus à Emile.
Et un jour, un nouveau domestique venu de Dax, qui portait des vêtements cossus, comme un instituteur, l'appela respectueusement «Monsieur Jean». Yan ne comprit pas d'abord de qui l'on parlait. «Monsieur Jean!» Il ne s'attendait pas à être désigné ainsi.
Quand il sut de quoi il retournait, il pleura un peu, malgré tout, comme s'il avait appris soudain la mort d'un bon ami d'enfance, d'un bon ami appelé Yan et qu'il ne reverrait plus.
Et il ne s'étonna point lorsqu'un tailleur vint coudre pour lui des vêtements noirs.
Et il sortit de ses oreilles les minces anneaux d'or qu'il portait depuis son enfance, et que les baisers de sa défunte femme avaient si souvent effleurés, autrefois, au temps des lèvres roses et des baisers d'amour.