Trois candidats en présence: Auguste Brion, républicain modéré; Gustave Darrigand, républicain radical; Victor de Cazenabe, monarchiste.
Et les paysans, tiraillés par ces trois hommes, oubliaient de donner le foin à leurs vaches et de faire du tort à leurs voisins.
Yan, qui autrefois s'amusait comme un fou pendant les périodes électorales, ne parut point s'apercevoir, cette année-ci, que la patrie manquât de députés. Les journaux locaux, tout ruisselants d'insultes et de bave, ne le déridèrent pas. Même les articles rédigés en un gascon suspect, que les agents politiques écrivent en pareille circonstance pour entraîner les masses rurales, ne purent le faire sourire. Yan ne s'intéressa ni au chemin de fer que promettait le candidat radical, ni à l'élargissement de la rivière que faisait entrevoir le candidat modéré, ni à la diminution des impôts que jurait d'obtenir le candidat monarchiste. Un quatrième personnage se serait engagé à faire ouvrir un volcan devant le Bignaou pour distraire un peu les électeurs, les dimanches et fêtes, que Yan n'aurait pas ressenti la moindre émotion.
Les préparatifs du mariage le laissaient presque aussi froid.
Le parrain d'Emile devait demander officiellement la main de Mlle Florence, le lendemain du scrutin. Comme ses lamentables jambes ne pouvaient plus remuer, il avait été convenu que cette cérémonie se passerait au Bignaou. M. Brion viendrait déjeuner à la maison avec sa fille. Ce jour-là, devait être inaugurée la salle à manger nouvelle: une pièce énorme tout encombrée de chêne sculpté, et dont le buffet, la table, les chaises, le dressoir, provenaient en droite ligne d'une des plus consciencieuses maisons de camelote florissant au faubourg Saint-Antoine. Yan resterait à table jusqu'à la fin du repas. Quand les convives grignoteraient des desserts multiples, aussi recherchés qu'indigestes, le vieil aïeul ferait un petit discours en français et solliciterait, avec l'émotion qui convient, la main de Mlle Florence pour son filleul.
Emile dressa le vieillard pour qu'il n'y eût pas de surprise désagréable. Longtemps à l'avance, il lui indiqua les termes à employer, les défauts de prononciation à éviter, les inflexions de voix à produire. Il aimait Florence,
le bon Emile. Et il craignait tellement, malgré tout, de s'entendre refuser sa main, qu'il aurait, sans remords, commis toutes les monstruosités pour épargner à son cœur une telle catastrophe.
Et Yan se laissa régenter, sans trop de révolte.
Il n'apprenait pas vite le texte de la petite déclaration émue. Il s'embrouillait à partir de la première phrase.