Ce n'était pas tout cela qui me tourmentait le plus; il fallait aller à confesse. Je prends des renseignements: «Il faut vous adresser à M. Lelong, me dit-on, c'est un brave homme.»
Je vais de suite chez lui: «Monsieur, lui dis-je, je vous ai choisi pour me marier.—Mais êtes-vous confessé?—Pas du tout, c'est pour cela que je viens près de vous. Que peut-on demander à un militaire? J'ai fait mon devoir.—Eh bien, je vais faire le mien.» Il met ses deux genoux sur le bord d'une chaise, marmotte une petite prière, et, quittant sa chaise, il me donne sa bénédiction qui en valait bien une autre, avec mon billet de confession: «Vous direz à l'abbé Viard que c'est moi qui vous marie. Qui épousez-vous?—Mlle Baillet.—Ah! me dit-il, j'ai fait mes études avec son père; est-elle confessée?—Non, Monsieur.—Envoyez-la-moi.—Ça suffit. Je désirerais être marié le 18, à quatre heures du matin.—L'église ne s'ouvre qu'à cinq heures, mais je prendrai les clefs à quatre heures et demie, et je serai à la porte.—Je vous remercie; je vais vous envoyer ma future de suite.—Je l'attends.»
Je sautai de joie d'être débarrassé de cela. Je vais chez ma future: «Mademoiselle, je suis confessé; M. Lelong vous attend.—Eh bien, j'y vais.—C'est chez lui qu'il faut aller. C'est un vieil ami de votre père, il me l'a dit.—Eh bien, restez près de ces demoiselles; je ne serai pas longtemps.» Tout fut terminé en une demi-heure, et le lendemain nous portâmes nos 3 francs à l'abbé Viard.
J'avais tout prévu pour partir; j'avais loué une voiture à quatre places qui nous attendait porte Champinot, au sortir de l'église. À six heures, nous étions en voiture après avoir pris la tasse de café. Personne n'était levé dans le quartier; c'était comme un enlèvement. J'avais prévenu à Mouffy que je mènerais mon épouse le 18, qu'on m'attende, moi quatrième, avec un bon pot-au-feu, que je me chargeais du reste. Je pris un pâté de 3 francs, et nous voilà partis dîner à Mouffy.
Le lendemain, nous fûmes à Coulanges dîner chez M. Ledoux qui nous attendait avec un dîner de cérémonie; sa demoiselle était fille de boutique de mon épouse. Nous revînmes à Auxerre à neuf heures du soir, personne dans le quartier se doutait de rien.
Le lendemain, je me lève à cinq heures pour ouvrir ma boutique, et les voisins me voyant si matin diraient: «L'amoureux est bien matinal.» Le lendemain, même répétition; ils ne se doutaient pas que je fusse marié. Je peux certifier que, y compris la voiture, pour frais de noce, j'ai dépensé 20 francs en deux jours; on ne peut pas être plus modeste.
Le dimanche, nous fûmes faire nos visites. Partout, des reproches de ne pas les avoir invités à la célébration de notre mariage: «Ne m'en voulez point, je ne le pouvais. Il aurait fallu que je vous renvoyasse au sortir de l'église, ne pouvant vous recevoir; vous êtes trop nombreux, je ne vous demande que votre amitié.» Les dames disaient: «Si nous avions assisté seulement à la bénédiction.—Il était trop matin pour vous déranger.» C'était partout les mêmes reproches.
La famille était si nombreuse que nous en eûmes pour trois jours. Ces pénibles visites terminées, je pris de suite le collier; je me multipliai: à quatre heures du matin sur pied pour faire notre petit ménage, je mettais la main à tout avec mon aimable épouse. Nous n'avions pas les moyens d'avoir une domestique, mais seulement une femme de ménage à 3 francs par mois. Je pris donc la serpillière pour brûler mon café, mais comme j'étais en disponibilité, il me fut défendu de la porter. Il fallut se résigner. J'allai chez M. More le prier de m'ouvrir un crédit en épiceries: «Je vous donnerai tout ce dont vous aurez besoin.—Mais pas de billets! tout sur ma bonne foi, je prendrai seulement un livret.—Tout ce que vous voudrez.—Eh bien, commençons aujourd'hui. Je ne prends pas tout chez vous; il faut que M. Labour me fournisse aussi certains objets, tels que de l'huile, du chocolat et des cierges.—Tout ce que vous voudrez est à votre service.»
Mes emplettes se montaient à 1,000 francs; il voulait m'en faire prendre davantage: «Si j'en ai besoin, je reviendrai.» Je fus chez M. Labour lui faire pareille demande: «Vous trouverez chez moi tout ce dont vous aurez besoin, avec un livret seulement.—C'est entendu, je partage ma pratique entre vous et M. More.—C'est juste, c'est de droit.—Voyons, commençons! Voilà la note que ma femme m'a donnée; mettez toutes ces marchandises sur mon livret; la recette du premier mois sera pour M. More et le mois suivant pour vous, cela vous arrange-t-il?—Tout m'arrange avec vous.» Sa note montait à 800 francs.
Tout cela placé, il fallut retourner. M. More donna un petit mouvement à son bonnet de coton en me voyant entrer: «Voilà une note.—C'est très bien, mon brave; vous aurez cela ce soir.» J'en fis autant chez M. Labour. Les quatre notes réunies se montaient à 3,500 francs; c'était effrayant pour moi, mais ma chère épouse me disait: «Sois sans inquiétude, nous nous tirerons d'affaire avec du travail et une sévère économie; nous viendrons à bout de tout.» Que j'étais heureux d'avoir trouvé un pareil trésor!