En ce temps-là, il nous fut enjoint de chercher des établissements, ce qui voulait dire: «Vous êtes répudiés.» Tous les officiers qui ne purent rester en ville se sauvèrent dans les campagnes pour vivre à la table des laboureurs moyennant 300 francs de pension par an. Moi, je pris de suite mon parti. J'allais à Mouffy m'installer pour un mois, mettre mes morceaux de vigne en bon état, me disant que si j'y dépensais mes économies, je pourrais toujours vivre avec mes 73 francs par mois. Comme mes deux hommes de journée, je faisais trembler le manche de ma pioche; dans un mois, mes petits morceaux de vigne étaient dans l'état parfait. Je ne le cédais pas à mes deux vignerons, je leur montrais que le soldat pouvait reprendre la charrue. Mes pauvres mains avaient de fortes ampoules, mais je me déchaînais contre l'ouvrage, disant: «J'ai passé par de plus grosses épreuves. Je vous ferai voir, mes enfants, que la terre doit nourrir son maître.»

Je m'en revins à Auxerre pour des affaires plus sérieuses, je m'étais dit: «Il faut prendre un parti, il faut te marier; tu ne peux plus rester garçon, maintenant qu'il t'est permis de former un établissement, mais avant tout il faut la trouver.» À qui me confier? Je fus faire visite à M. More qui était un de mes dignes amis, je le fréquentais depuis 1814. J'étais toujours bien reçu. Il avait une parente pour fille de boutique qu'il appelait toujours: ma cousine; je l'avais distinguée à cause de son activité au commerce, mais je ne disais mot; le temps m'en fournit l'occasion. Cette aimable demoiselle trouva un petit fonds de commerce, et sans rien dire de ses intentions à ses parents, elle en devint propriétaire. Je l'avais perdue de vue; passant chez M. Labour, confiseur, pour lui faire visite, Mme Labour me dit: «Connaissez-vous un capitaine décoré qui demeure à Champ?—Non, Madame.—C'est qu'il désirait se marier avec une demoiselle de nos amies qui était chez M. More depuis 11 ans, et qui vient de s'établir à son compte.—Et où est-elle établie?—Au coin de la rue des Belles-Filles, elle a payé le fonds et la maison tout au comptant, avec un bon mobilier.—Eh bien, Madame, je ne connais ce capitaine que pour l'avoir vu aux grandes cérémonies; je ne puis vous en donner de renseignements positifs.»

Je pris congé: «Ah! me dis-je, on veut me souffler cette demoiselle. Il ne faut pas perdre de temps.» Le même jour je vais chez Mlle Baillet; c'était son nom de famille: «Mademoiselle, je désirerais avoir du café et du sucre.—Volontiers, Monsieur, dit-elle.—Je voudrais avoir le café frais moulu.—Je vais vous en moudre; combien en voulez-vous?—Une livre me suffit.» Et voilà que je lui fais tourner son moulin.

Cette opération finie et mes deux paquets attachés je paye: «Je n'en ai pas pris beaucoup?—Tant pis, Monsieur.—Ce n'est pas cela que je désirais; c'est à vous que je veux parler.—Eh bien! parlez, je vous écoute.—Je viens vous demander votre main pour moi; je fais ma commission moi-même, sans préambule et sans détour; je ne sais pas faire de phrases; c'est en franc militaire que je vous demande.—Eh bien, je vous réponds de même, cela se peut.—Eh bien, Mademoiselle, votre heure, s'il vous plaît, pour parler de cette sérieuse affaire?—À six heures.»

À six heures précises, je me présente: «Vous n'avez pas la permission?—Je vais la demander, mais il faut convenir de nos faits et de nos fortunes. Pour avoir la permission, il faut que ma future apporte en dot 12,000 francs.—Je puis le prouver, dit-elle, y compris ma maison et mon mobilier; ainsi nous sommes d'accord.—Pour moi, je n'ai rien que quelques arpents de terre et des vignes, mais je ne dois rien; toutes mes petites économies sont enfouies dans la réparation de mes vignes; je ne croyais pas me marier sitôt.—Eh bien, demandez votre permission, je vous donne ma parole.—Et moi, Mademoiselle, je vous donne la mienne. Demain, je ferai ma demande au général.»

Je fus bien accueilli du général: «Je vais faire partir votre demande de suite et je vais l'apostiller.—Je vous remercie, général.»

Huit jours après, j'avais ma permission; je cours chez Mlle Baillet: «Voilà ma permission, il faut prendre jour pour passer le contrat. Si vous êtes en règle, nous pouvons fixer le jour de notre mariage.—Vous allez bien vite; il faut que j'en fasse part à mes parents.—Prenez tout le temps nécessaire et puis nous fixerons l'époque que vous voudrez. Je désirais me marier le jour de ma fête, le 16 août.—Cela n'est pas possible, c'est jour de fête; mettons cela au 18, je vais écrire à Paris pour inviter seulement ma sœur, car nous ne ferons pas de noce.—C'est bien mon intention. D'abord, moi, je n'ai pas d'argent.—Et votre famille est trop considérable.—Je ne veux pas qu'ils sachent le jour de notre mariage; je leur ferai part que je me marie, voilà tout.—Cela coûterait 5 à 600 francs, il vaut mieux les mettre dans notre petit commerce.—Je vous approuve.» Nous fixâmes le 10 pour le contrat, et le 18 pour notre mariage.

Le contrat fut passé; M. Marais fut mon témoin, et M. Labour, celui de ma future; ma dot en espèces était des plus minces. Je lui dis: «J'ai pour toute fortune 4 fr. 50 c.; vous aurez la bonté de faire le reste. Je vous offre une montre à répétition, une belle chaîne et deux couverts d'argent; pour ma garde-robe, elle ne laisse rien à désirer: 40 chemises, et le reste à proportion, plus 73 francs par mois, 125 francs par an de la Légion d'honneur, et quatre feuillettes de vin. Mais je ne dois pas un sou.—Eh bien, Monsieur, nous ferons comme nous pourrons.»

Tout fut convenu, je fus de suite chez M. Rivolet le prier de me prêter 80 francs pour acheter un châle que je portai aussitôt à ma future; elle fut enchantée. J'allai ensuite chez M. More lui faire part de mon mariage: «Avec qui vous mariez-vous?—Avec votre cousine, Mlle Baillet.—C'est elle que je vous aurais choisie, mon brave; je vous offre mes services.—Je pourrais en avoir besoin.—Comptez sur moi.»

Je passai aussi chez M. Labour: «C'est vous qui êtes cause de mon mariage avec votre amie; vous m'avez donné l'éveil; sans vous, on aurait pu me la souffler.—Combien nous sommes heureux de vous en avoir parlé.»