Mon père se fâcha contre nous; il nous fit assigner pour lui payer une pension viagère; je partis pour Druyes afin de tâcher de concilier cette affaire par-devant le maire, M. Tremot. «Allons, mon père, il faut nous arranger.—Je le veux bien pour toi, mais je veux 14 bichets de froment par an et 200 francs.—Mais ça n'est pas possible, vous savez que je n'ai rien; vous êtes plus riche que moi. Est-ce votre dernier mot?—Si tu es venu pour cela, voilà ce que je veux: il faut que ma femme ait de quoi vivre après moi; vous payerez la sottise que vous m'avez faite.» Je fis prendre tous les renseignements sur la fortune que mon père possédait à l'époque de sa demande; il se trouvait être plus riche que moi de dix mille francs. J'apportai tous ces renseignements à M. Marais, et le chargeai de cette affaire; elle se plaida; je prouvai au tribunal que mon père avait dix mille francs de plus que moi. On ne m'en tint pas compte. Je reconnus dans mes juges M. Chopin et je fus condamné à 240 francs payables trois mois d'avance, j'en fus suffoqué; je revins chez mon avoué: «Eh bien! lui dis-je, vous m'avez donné un mauvais conseil; si j'avais laissé manger des javelles à mon cheval, je n'aurais peut-être pas perdu mon procès, car je crois que ce juge m'a nui.»

Mon père ne tarda pas à me faire signifier le jugement. Ce fut un coup de foudre pour moi. Eh! mais mon Dieu! je n'ai pourtant pas la goutte, et voilà de fortes sangsues qu'on applique à ma bourse: 80 francs pour quatre feuilles de papier, le timbre et l'enregistrement, c'est cher; allez donc plaider, je me ferais plutôt arracher les deux oreilles. Aussi cela ne m'est jamais arrivé depuis, je craignais trop les sangsues. J'empruntai 40 francs pour solder ces frais; la pauvre demi-solde ne suffisait pas, il fallut se serrer le ventre. Je vendis mon cheval à M. Cousin d'Avallon, ce qui me remit dans mes petites affaires, ayant touché de suite 600 francs. Que je me trouvais heureux de payer les premiers 30 francs à mon père (par le commissionnaire qui me remettait son reçu)!

Je me retirai chez le père Toussaint-Armansier, place du Marché-Neuf; là ma pension et mon logement ne me coûtaient que 45 francs par mois avec un petit pot-au-feu d une livre et demie pour deux jours. J'allais au café Milon regarder les habitués faire leur partie, sans jamais prendre une tasse de café; de là je sortais toujours avec mon ami Chaumont-Ravenot faire notre promenade habituelle, puis je rentrais au café pour en sortir à dix heures. Voilà la vie que je menais pendant tout le temps que je restai garçon.

Je ne passais pas plus de 15 jours sans être dénoncé, puis cela se ralentit. Le commissaire de police était interrogé pour rendre compte de ma conduite; je puis dire à sa louange que je lui dois ma liberté, c'est lui qui répondait de moi tout le temps de ma surveillance, il me suivait de l'œil sans jamais me parler.

On fit la cérémonie funèbre de Louis XVI. Au jour indiqué pour la célébrer, toutes les autorités furent convoquées pour assister à ce pénible service, et nous reçûmes l'ordre de nous présenter chez le général Boudin pour aller prendre le préfet et nous rendre à la cathédrale. L'église était pleine; après le service, M. l'abbé Viard monta en chaire, le général nous fit signe de sortir du chœur pour nous mener en face de la chaire. Nous formions le cercle tous assis, notre général au milieu de nous. L'abbé Viard lut le testament de Louis XVI d'une voix de Stentor; après sa lecture, le voilà qui tombe sur l'usurpateur Bonaparte qui avait porté le carnage chez toutes les puissances avec ses satellites, ces buveurs de sang qui égorgeaient les enfants au berceau. Alors toutes les figures des vieux guerriers devinrent pâles, et le général, qui aurait dû venir à notre secours, ne dit mot. En sortant de cette cérémonie, tout le monde était silencieux; je croyais étouffer de colère contre l'abbé Viard; il m'a fait une si terrible blessure que je n'ai été depuis aux cérémonies que forcément. Voilà ce que j'ai vu et entendu; que les hommes de ce temps s'en souviennent! Il fallut que nous restâmes humiliés, il fallut aller à la messe tous les dimanches, je croyais toujours voir cette tête blanche, aux cheveux regrichés, monter en chaire. Je crois que je serais sorti de la cathédrale, tant cet homme me faisait mal à voir.

Un jour de Fête-Dieu, nous fûmes chez notre général, de là chez le préfet attendre le moment de partir pour la cathédrale, mais le chapitre des conversations se prolongeant un peu trop, la procession sortit et l'on vint avertir le préfet de ce contretemps. Au lieu d'aller à l'église, nous fûmes obligés de courir pour la rattraper sur la place, mais lorsque nous eûmes dépassé le portail, longeant le clergé pour nous porter derrière le dais, suivant notre général, on criait derrière nous à tue-tête: «En arrière! en arrière les officiers, en arrière!» C'était le tribunal qui voulait passer devant nous.

Je me trouvais sur le côté gauche; le procureur du roi se trouvant à mon côté, me dit: «Vous n'entendez donc pas que je vous crie de rester derrière?—Mais je suis mon général.—Je vous dis de laisser passer le tribunal.—C'est donc vous qui nous commandez? Eh bien! commandez!—Je ne vous connais pas, dit-il.—Je vous connais moi, vous vous nommez Gachon, et il n'y a qu'un Gachon comme vous qui puisse gâcher un officier comme moi. Si vous étiez officier, je vous dirais deux mots.»

Il se trouvait parmi nous des chevaliers de Saint-Louis qui eurent l'insolence de me dire: «Donnez-lui un soufflet.» Je me retourne et les regardant, d'un air de mépris: «Que me dites-vous? C'est affaire à vous de lui donner un soufflet et non à moi; vous seriez pardonnés et moi fusillé.» Il fallut que je restasse encore une fois humilié. Cela fit grand bruit dans la procession, un des aides de camp du général vint lui rendre compte de ce qui venait de se passer derrière lui. Après la cérémonie, le général me dit: «Mon brave, cela n'arrivera plus; on connaîtra l'ordre de marche.—Il n'est plus temps, vous ne nous verrez plus. Que M. Gachon s'en souvienne!»

La duchesse d'Angoulême vint à passer à Auxerre et l'on fit tous les préparatifs pour la recevoir. Des hommes de la marine, tous habillés de blanc, étaient commandés pour dételer ses chevaux sous la porte du Temple. Moi, je reçus l'ordre de me porter en grand uniforme à la porte du Temple pour me placer à la portière de droite de la princesse, sabre au poing. Je m'y rendis; les ordres ne sont pas des invitations, il faut obéir.

Arrivé à mon poste, je me plaçai près de la portière, et mes dindons habillés de blanc traînaient la voiture au petit pas… Moi, avec ma figure antique, je ne soufflais mot. Elle pouvait se vanter, si elle m'avait connu, que je ne l'aurais pas laissé insulter; j'ai toujours respecté le malheur. Arrivée sur la place Saint-Étienne, la voiture s'arrêta près de la cathédrale, et le clergé avec la croix et le grand crucifix portés par l'abbé Viard et M. Fortin, vicaire, se présentèrent à la portière de gauche. L'abbé Viard présentait son crucifix, et ce pauvre Fortin, la tête penchée sur l'épaule de l'abbé Viard, pleurait de bon cœur; ça coulait sur ses grosses joues si fort qu'il me donnait presque l'envie d'en faire autant. Comme c'était amusant pour moi! Lorsque toutes les bénédictions et les baisers de crucifix furent terminés, la voiture de la princesse, traînée par les ânes du port, fit son entrée dans la cour de la Préfecture. Au pied du perron, elle fut reçue par les autorités, et monta d'un pas lent les degrés: elle était pâle, maigre et soucieuse. On l'introduisit dans une grande salle qui pouvait contenir 300 personnes; là un trône était préparé pour la recevoir. Ma mission remplie, je me réunis au corps des officiers en demi-solde pour aller faire notre visite à cette princesse, fille du malheureux Louis XVI. Notre tour arrive, nous sommes annoncés et formons le cercle dans cette salle immense; elle ne nous adressa pas un mot, elle avait l'air rechigné. Il se présente une grande dame pâle qui se fait annoncer pour faire présent d'un anneau ayant appartenu, disait-elle, aux ancêtres de la famille de Louis XVI. Une dame d'honneur rend compte de cette visite à la duchesse qui dit: «Faites retirer cette femme.» Force lui fut de se retirer, bien penaude.