Vers ce temps, il arriva chez Carolus un armurier poursuivi pour propos séditieux. Je m'attachai à cet homme. J'en fis mon ami, il se nommait Jacoud. Je demeurai chez lui à la sortie de mon hôtel; je n'eus qu'à m'en louer.
Un soir, je rentre chez moi à onze heures; je prends ma lanterne pour aller voir mes chevaux avant de me coucher, ce que je faisais toujours; mon écurie donnait dans la rue du Collège et j'entrais par l'intérieur de la cour. Je trouve mes trois chevaux couchés, je leur parle tout haut: «Vous voilà donc couchés, mes bons amis.» J'entends alors marcher près de la porte de l'écurie, je défais les deux verrous, je vois une patrouille, arme au pied, qui m'écoutait, j'ouvre la porte et leur dis: «Voilà les personnes à qui je parle.» Un peu confus, l'officier fait porter les armes et continue son chemin. «Mon Dieu! me dis-je, je suis donc surveillé.»
Tous les jours j'allais au café Milon passer mes soirées et voir faire la partie des vieux habitués. Je fis connaissance de M. Ravenot-Chaumont. Cet excellent homme me prit en amitié; après avoir pris sa demi-tasse de café, il me disait: «Allons, capitaine, faire notre petite promenade.» Nous sortions par la porte du Temple, nous allions par des sentiers détournés contempler les vignes. Je me croyais seul avec mon ami, mais pas du tout! nous aperçûmes un homme couché à plat ventre sous les pampres de vigne, qui nous écoutait parler. La police était alors contre moi; je ne tardai pas longtemps à en sentir les premières étincelles. Je fus invité à passer à l'Hôtel de ville pour me présenter devant le maire, M. Blandavot, grand et aimable magistrat. Je n'ai qu'à me louer de son accueil, toujours bienveillant. «Vous êtes dénoncé, me disait-il, il faut faire attention; vous avez tenu des propos contre le Gouvernement.—Je vous jure sur l'honneur que c'est faux. Je renie la dénonciation et le dénonciateur; faites-moi me justifier devant l'infâme; mettez-moi en présence de lui. Je ne vous demande ni grâce ni protection; si je suis coupable, faites moi arrêter, vous êtes le maître.—Allez, je vous crois, faites attention.»
Le lendemain, je me présente au café, je retrouve mon ami Ravenot; nous sortîmes ensemble. Arrivés sur la route de Courson, je lui dis: «Il ne faut pas prendre les petits sentiers; nous pourrions trouver des espions cachés dans les vignes. Suivons la route, car hier l'agent de police est venu me chercher pour paraître devant le maire, qui m'a renvoyé; nous n'avons pourtant pas dit un mot de politique.—Ce sont des gens qui font ce métier-là pour gagner de l'argent. Qui donc est cet agent?—J'ai demandé son nom; il se nomme Monbont[60]; il est grand, culottes courtes, des mollets comme un chevreuil et une loupe au coin de l'oreille.»
Les amateurs de beaux chevaux venaient voir les miens; enfin un nommé Cigalat, vétérinaire, me fit vendre mon beau cheval de bataille 924 francs au fils Robin, de la poste aux chevaux; il m'en avait coûté 1,800; il fallut passer par là. Il m'en restait encore deux. Lorsque le 60e (de l'Yonne) eut l'ordre de partir d'Auxerre pour prendre garnison à Auxonne, je reçus une lettre du chirurgien-major: «Mon brave Capitaine, vous pouvez amener vos deux chevaux, je les crois vendus si le prix vous convient (1,200 francs et 80 francs pour le voyage). Si cela vous arrange, vous nous trouverez à Dijon. Nous sommes là pour le passage de la duchesse d'Angoulême, le major en prend un, le commandant l'autre; vous descendrez au Chapeau-Rouge; c'est là qu'ils logent.»
Comment faire pour aller à Dijon? Si je le demande, on me dira: «Je vous défends de sortir de la ville.» Diable! mon coup serait manqué; il faut partir à trois heures du matin. Je ne dormais pas, comme si j'allais faire une mauvaise action. Le lendemain, j'étais à huit heures à l'hôtel du Chapeau-Rouge. À onze heures, le régiment de l'Yonne rentrait de faire la conduite à la duchesse; j'avais eu le temps de faire rafraîchir mes chevaux. On annonce mon arrivée à ces messieurs; ils viennent; le gros major me voyant, dit: «Le maître de ces chevaux n'est donc pas venu?—Vous me prenez, sans doute, pour un domestique, vous vous trompez; je suis le propriétaire de ces chevaux. Je n'ai pourtant pas la figure d'un domestique. Je suis décoré, et je l'ai été avant vous, ne vous déplaise. Lequel de ces deux chevaux prenez-vous?—Le cheval normand.—Je vous le donne, je veux 600 francs et les 80 francs promis.—Je vais vous faire un bon que vous toucherez chez mon frère, payeur.»
Une heure après, je revins livrer mon cheval, tout sellé et bridé, dans la cour: «Monsieur, si vous m'aviez demandé celui-là, je ne vous l'aurais pas donné; il vaut lui seul 1,200 francs.» Et je dis au marquis de Ganet qui était là: «Si vous voulez, je vous le cède au premier étage monté par moi, et je redescendrai dessus, si l'escalier est praticable; je vais vous faire voir les mérites de ce cheval.»
Je monte en effet, et le fais manœuvrer dans tous les sens; il marchait le pas d'un homme en reculant; de même, je le fais se dresser sur l'appui d'une croisée: «Reste là! lui dis-je (il ne bougeait pas). Voilà, Monsieur le Major, un cheval de maître, et celui que vous avez est mon cheval de portemanteau; il n'est point dressé[61].»
Le lendemain, à Auxerre, personne ne s'était aperçu de mon absence. Je fus rendre compte de mon voyage à M. Marais: «Le prononcé de votre procès est rendu; ils sont condamnés chacun à 1,500 francs de dommages-intérêts; je suis nommé pour vous faire restituer votre bien. Il faut que tous ceux qui ont de votre bien se désistent, et le notaire de Courson fera les actes de désistement à leurs frais; je vais leur assigner le jour, j'ai tous les noms, ils sont dix-sept; cela ne vous regarde pas; je vous dirai le jour et nous partirons, vous et votre frère. Mon frère sautait de joie: «Voilà 17 ans, disait-il, qu'ils me font donner de l'argent!» Le jour indiqué, nous partîmes pour Mouffy, accompagnés de M. Marais, pour nous installer dans notre petit bien qui n'en valait pas la peine, car il nous coûtait 1,000 francs de plus que sa valeur; mais nous avions gagné.
Lorsque ces malheureux se furent désistés, nous rentrâmes à Auxerre; mon frère dit à M. Marais: «Tenez votre mémoire prêt, je vous payerai de suite, car mon frère n'a pas le sou.» Les frais se montèrent à 1,800 francs, et nous avions pourtant gagné. Voyant cette note, je fis un peu la grimace, mais je ne dis mot. Pauvres plaideurs, comme on vous plume! Cette affaire réglée, nous partîmes pour Druyes, notre pays natal, dans un beau cabriolet pour assister à la vente des biens de nos débiteurs. Je convins avec mon frère de ne pas dépouiller notre père, qu'il fallait lui laisser, sa vie durant, tout ce qu'on devait vendre pour couvrir notre somme. Après un débat orageux avec mon frère, on procéda à la vente. Nous nous rendîmes chez notre père pour lui faire part de nos bonnes intentions à son égard: «C'est plutôt pour augmenter votre fortune que pour la diminuer.—C'est bien, nous dit-il, mais je veux un logement pour ma femme après moi.—Cela ne sera pas, lui dit mon frère. Je me rappelle qu'elle m'a mené dans les bois avec ma sœur pour nous perdre. D'ailleurs, vous lui avez passé tout le reste de votre fortune, vous avez dépouillé vos enfants pour lui donner d'abord 36 bichets de froment sa vie durant, et puis, vous le savez, elle est plus riche que nous.» J'aurais consenti, mais mon frère, qui avait tant souffert des cruautés de cette femme, ne voulait pas céder. Tout fut terminé le même jour, mais mon père nous garda rancune plus tard. Revenus à Auxerre, mon frère régla nos comptes; je me trouvai débiteur de 700 francs: «Eh bien! me dit-il, avant de partager, donne-moi deux morceaux de vigne et nous serons quittes.—Choisis.» Enfin, il me restait six arpents de mauvaise terre et de vignes. Combien je me trouvai soulagé d'être débarrassé d'une pareille somme envers mon frère! J'avais un cheval de reste pour toute fortune. Le lendemain, nous fûmes chez M. Marais lui porter ses 1,800 francs; nous fûmes invités à dîner et mon frère partit pour Paris. Le dimanche, je fus invité à dîner chez M. Marais qui me fit la remise de 100 francs; il se rappelait les beaux pistolets dont je lui avais fais cadeau, mais il fallait de temps en temps lui prêter mon cheval lorsqu'il avait des biens à visiter. Cela ne pouvait se refuser; mais d'autres se présentèrent pour me l'emprunter aussi; je leur disais: «Il est retenu par M. Marais.» Je rendais compte de toutes ces invitations à M. Marais qui connaissait tout le monde: «Il ne faut pas le prêter, vous ne pourrez en jouir, et moi je compte sur votre obligeance.—Il est à votre service, mais ces messieurs que je ne connais pas me tourmentent.—Il faut refuser—Il est venu ce matin un grand monsieur habillé en noir, maigre et pâle, qui a la vue basse; il a l'air d'un juge. Il m'a prié de lui prêter mon cheval pour aller voir ses bois.—Vous a-t-il dit son nom?—Oui, il se nomme Chopin.—Ne vous avisez pas de lui prêter votre cheval, il lui ferait manger des javelles.—Et comment faire?—Il faut lui dire que je l'ai pour un mois.—Ça suffit, s'il me tourmente, je vous l'enverrai.—Je m'en charge», me dit-il.