Le maréchal me garda près de lui le plus longtemps qu'il put, mais on lui intima l'ordre de me renvoyer dans mes foyers à demi-solde; le 1er janvier 1816, le maréchal me fit appeler: «Vous m'avez fait dire de venir vous parler?—Oui, mon brave, je suis forcé de vous renvoyer dans vos foyers, à demi-solde. Je regrette sincèrement de vous faire partir, mais j'en ai reçu l'ordre. J'ai tardé le plus possible.—Je vous remercie, Monsieur le Maréchal.—Si vous voulez rejoindre le dépôt de l'Yonne et reprendre du service, je vous ferai avoir la compagnie de grenadiers.—Je vous remercie; j'ai des affaires à terminer à Auxerre, et puis j'ai trois chevaux dont je voudrais me débarrasser. Je vous demanderai d'aller à Paris pour les vendre.—Je vous l'accorde avec plaisir.—Je n'ai besoin de permission que pour quinze jours; mes chevaux sont de prix, je ne les vendrai bien qu'à Paris.—Vous pouvez partir d'ici.—Je désirerais passer par Auxerre.—Je vous donne toute permission.»

Je pris congé, lui fis mes adieux, ainsi qu'au comte Hulot. En sortant du palais, je me dis: «Voilà de belles étrennes, il faudra se serrer le ventre avec la demi-solde.» Je dois dire que je n'eus jamais qu'à me louer des bontés du général.

Le 4 janvier, je partis de Bourges; le 5, j'arrivais à Auxerre avec trois beaux chevaux. À l'Hôtel de ville, je pris mon billet de logement pour cinq jours au Faisan, là je trouvai une table d'hôte où le marquis de Ganet prenait ses repas; je fus invité à sa table pour mes 3 francs par dîner; c'était trop cher pour ma petite bourse. Avec 73 francs par mois, on ne peut dépenser 90 francs pour dîner, sans compter mon domestique et mes trois chevaux. Je ne pus recommencer et je pris toutes les mesures d'économie. J'écrivis à mon frère à Paris, de me faire passer 200 francs pour nourrir mes chevaux, lui disant qu'aussitôt qu'ils seraient vendus je lui en donnerais le prix. Je reçus de suite les deux cents francs, et partis pour Ville-Fargeau faire emplette d'une voiture de foin, de paille et d'avoine, car l'auberge m'avait ruiné. En six jours, mes trois chevaux, moi et mon domestique me coûtèrent 60 francs. Je fis une visite à Carolus Monfort, aubergiste à côté de mon hôtel, qui me fit ses offres de service: «Venez chez moi, me dit-il, je vous logerai, vous et vos chevaux, et ne vous demanderai que 60 francs par mois; vos chevaux seront seuls, et vous vivrez à la table d'hôte.—C'est une affaire convenue, lui dis-je, je vais faire venir tous les fourrages chez vous.—Je me rappelle de vous en 1804, vous logeâtes chez mon père.—C'est vrai, mon ami; mais 60 francs c'est bien dur; je n'ai que 73 francs par mois.—Il faut renvoyer votre domestique, mon garçon d'écurie pansera vos chevaux; avec 3 francs par mois, vous en serez quitte.—Je vous remercie, lui dis-je, je suis content.» Me voilà donc installé chez cet excellent homme. Le 7 janvier 1816, je fus chez le général Boudin: «Général, me voilà rentré sous vos ordres. Le maréchal Macdonald m'a donné une permission de quinze jours pour aller à Paris vendre mes chevaux.—Je vous défends de sortir d'Auxerre.—Mais, général, j'ai la permission.—Je vous répète que je vous défends de sortir de la ville.—Mais, général, je n'ai point de fortune. Comment vais-je faire pour les nourrir?—Cela ne me regarde pas.—Quel parti prendre?—Laissez-moi tranquille! Si vous ne pouvez pas les vendre, il faut leur brûler la cervelle.—Non, général, je ne le ferai pas; ils mangeront jusqu'à ma vieille redingote et je ne leur ferai point de mal; j'en ferais plutôt cadeau à mes amis.» Je pris congé et me retirai bien consterné, mais je ne m'en vantai pas et gardai le silence le plus absolu. Rentré dans mon logement, je renvoyai de suite mon domestique, mais ce n'était que le prélude. Je ne me doutais pas que j'étais sous la surveillance de tous les dévots de la vieille monarchie. Installé chez Carolus Monfort, je formais le noyau de sa table d'hôte: le régiment de l'Yonne était caserné à l'hôpital des fous, porte de Paris; il vint 16 ou 17 officiers qui s'arrangèrent pour le prix de la pension, et me voilà doyen de cette table. Il fallut faire connaissance avec ces nouveaux arrivants. Il se trouvait parmi eux un vieux capitaine de vieille date, à cheveux gris, qui se mettait toujours en face de moi à table. Je voyais qu'il désirait faire ma connaissance et n'avait pas l'air à son aise avec ces jeunes officiers. Parmi eux, un nommé de Tourville, sous-lieutenant sortant des gardes du corps, et un nommé Saint-Léger, ancien sergent-major dans la ligne, qui avait été trouver le roi à Gand, se déboutonnèrent du beau rôle qu'ils avaient joué dans l'affaire du maréchal Ney; ils se vantèrent d'avoir été travestis en vétérans pour le fusiller au Luxembourg. Je ne me possédais plus. J'étais prêt à sauter par-dessus la table. Je me retins, me disant: «Je vous pincerai au premier jour.»

Le vendredi, Mme Carolus nous sert un plat de lentilles pour légumes; voilà mes antagonistes qui jettent feu et flammes, ils voulaient prendre le plat et le faire passer par la croisée. Je leur dis doucement: «Messieurs, il faut voir ce que décide votre vieux capitaine. Je m'en rapporte à lui.»

Le vieux capitaine goûte les lentilles: «Mais Messieurs, elles sont bonnes.—Nous n'en voulons pas.—Eh bien, leur dis-je, si je vous les faisais manger confites dans mon ventre pendant 24 heures, que diriez-vous? et si je vous faisais faire le tour de la ville avec un fouet de poste? Ça ne vous va pas? il faudrait pourtant en passer par là. Vous m'avez compris, ça suffit! je vous attends sous l'orme.»

Mais j'attendis en vain; j'avais affaire à des plats d'étain qui ne peuvent supporter le feu. Le vieux capitaine me serra la main.

Je reçus l'invitation de me présenter tous les dimanches chez le général, pour assister à la messe comme mes camarades, et de là chez le préfet; c'était l'étiquette du jour, il fallait se faire voir. Comme nous étions beaucoup d'officiers, le salon du général se trouvait plein; moi, je formais l'arrière-garde, je restais dans l'antichambre; je me donnais garde d'aller faire ma courbette, j'avais été trop bien reçu. Enfin, au bout de plusieurs dimanches, je fus aperçu par le général, qui tournait le dos à son feu; me voyant, il m'appelle: «Capitaine! approchez, mon brave.»

J'arrive chapeau bas: «Que me voulez-vous, général?—Je fais en ce moment un tableau pour porter les officiers qui veulent reprendre du service; j'ai ordre de les désigner. Si vous voulez, je me charge de vous faire avoir une compagnie de grenadiers.—Je vous remercie, général; le maréchal Macdonald me l'a offert, j'ai refusé.»

Tous mes camarades ne soufflaient mot; il s'en trouva un plus hardi, le capitaine de gendarmerie Glachan, qui dit: «Voyez ce vaguemestre, qui est revenu couvert d'or.» Me voyant apostrophé de cette manière, je m'avance devant le général, et relevant mon gilet: «Voyez, général, comme je flotte dans mes habits. Voyez le gendarme qui a trois boutons à son habit qu'il ne peut boutonner, tant il est gras…—Allons! allons, capitaine!—Je ne le connais pas, ce n'est pas à lui de me parler; qu'il s'en souvienne!»

Je rentrai chez moi, suffoqué de colère; j'aurais voulu être encore en Russie. Au moins, j'avais mes ennemis devant moi, tandis qu'ici ils sont partout dans mon pays.