Je pars bien décidé. Arrivé au milieu des deux lignes, il voit que je marche sur lui; il croit sans doute que je passe de son côté et sort de sa ligne pour venir au-devant de moi; à cent pas des siens, il s'arrête et m'attend. Arrivé à distance, je m'arrête aussi et, tirant mon pistolet, je lui fais passer ma balle près des oreilles. Il se fâche, me poursuit; je fais demi-tour; il ne poursuit plus et s'en retourne. Je fais alors mon à-gauche et fonds sur lui. Me voyant derechef, il vient sur moi; je lui envoie mon second coup de pistolet. Il se fâche plus fort, il me charge. Je fais demi-tour et je me sauve: il me poursuit à moitié de la distance des deux lignes, en furieux. Je fais volte-face et fonds sur lui; il m'aborde et m'envoie un coup de pointe. Je relève son sabre par-dessus sa tête, et, de la même parade, je lui rabats mon coup de sabre sur la figure de telle sorte que son nez fut trouver son menton; il tomba raide mort.

Je saisis son cheval, et revins fier vers mes petits soldats qui m'entourèrent; le bel homme qui suivait tous mes mouvements vint au galop au-devant de moi: «Je suis enchanté, dit-il, c'est affaire à vous; vous savez vous y prendre, ce n'est pas votre coup d'essai, je vous prie de me donner votre nom.—Pourquoi faire, s'il vous plaît?—J'ai des amis à Paris, je voudrais leur faire part de cette action que j'ai vue. À quel corps appartenez-vous?—À l'état-major général de l'Empereur.—Comment vous nommez-vous?—Coignet.—Et vos prénoms?—Jean-Roch.—Et votre grade?—Capitaine.» Il prit son calepin et écrivit. Il me dit son nom: Boray ou Bory. Il prit à droite du coté des buttes Saint-Chaumont où se trouvait la vieille garde, et moi je rentrai au quartier général avec mon cheval en main, bien fier de ma capture. Tout le monde de me regarder; un officier me demande d'où vient ce cheval: «C'est un cheval qui a déserté et qui a passé de notre côté; je l'ai agrafé en passant.—Bonne prise», dit-il.

Arrivé à mon logement, je fis donner l'avoine à mes chevaux, et vérifiai ma capture; je trouvai un petit portemanteau avec du beau linge et les choses nécessaires à un officier. Je fis desseller ce cheval et je le vendis; comme j'en avais trois, cela me suffisait. Je fus à l'état-major prendre un air de bureau; je trouvai beaucoup de monde près du maréchal: les uns sortaient, les autres arrivaient; toute la nuit ce ne fut que conférences. Le lendemain, 1er juillet, nous eûmes l'ordre de nous porter au midi de Paris, derrière les Invalides, où l'armée se réunit dans de bons retranchements. Je m'y rendis après avoir été prendre les ordres de mon général; il me fit partir avec son aide de camp et ses chevaux: «Partez, dit-il, Paris est rendu; l'ennemi va en prendre possession. Ne perdez point de temps; tous les officiers doivent sortir de Paris; vous seriez arrêtés. Allez rejoindre l'armée qui se réunit du côté de la barrière d'Enfer, et là vous recevrez des ordres pour passer la Loire à Orléans.»

Arrivé à la barrière d'Enfer où l'armée était réunie, je trouvai le maréchal Davoust à pied, les bras croisés, contemplant cette belle armée qui criait: «En avant!» Lui, silencieux, ne disait mot; il se promenait le long des fortifications, sourd aux supplications de l'armée qui voulait marcher sur l'ennemi. Nos soldats voulaient se porter sur l'ennemi qui avait passé la Seine, une partie sur Saint-Germain, l'autre sur Versailles, tandis que nous n'avions que le Champ de Mars à traverser pour gagner le bois de Boulogne. Avec notre aile gauche sur Versailles, il ne serait resté pas un Prussien ni un Anglais devant la fureur de nos soldats. Le maréchal Davoust ne savait quel parti prendre; il fit appeler les généraux de la vieille garde et donna ordre au général Drouot de montrer l'exemple à l'armée, disant qu'il ferait suivre son mouvement et partir sur-le-champ pour Orléans. Notre sort fut ainsi décidé. Les vieux braves partirent sans murmurer; le mouvement commença, notre aile droite sur Tours et l'aile gauche sur Orléans. Les ennemis formèrent de suite notre arrière-garde, et ils eurent la cruauté de s'emparer des hommes qui rejoignaient leur corps et de les dépouiller, ainsi que les officiers. À notre première étape, ils nous serraient de si près, que l'armée fit demi-tour et tomba sur leur avant-garde; on les poursuivit, ils ne furent plus si insolents et ne nous suivirent que de loin.

Nous arrivâmes dans Orléans sans être poursuivis; nous passâmes le pont sur la Loire et on établit le quartier général dans un grand faubourg qui se trouvait presque désert; les habitants étaient rentrés en ville et nous manquions de tout. Quand nous fûmes installés, on s'occupa de barricader le pont par le milieu avec des poteaux énormes et deux portes à résister contre une attaque de vive force; puis on mit la tête du pont dans un état de défense, toute hérissée de pièces d'artillerie. Nous restâmes tranquilles pendant quelques jours; ces deux énormes portes s'ouvraient à volonté pour aller aux vivres; nous fûmes obligés d'aller en ville pour en chercher. Nous trouvâmes une pension à l'entrée de la grande rue, et tous les jours il fallait faire ouvrir les portes, mais cela ne dura pas longtemps. On voyait le grand maréchal derrière ses batteries, les bras derrière le dos, bien soucieux; personne ne lui parlait. Ce n'était plus ce grand guerrier que j'avais vu naguère sur le champ de bataille, si brillant; tous les officiers le fuyaient. S'il avait voulu, sous les murs de Paris, lui qui était le maître des destinées de la France, il n'avait qu'à tirer son épée.

Un matin donc, comme à l'ordinaire, nous partîmes à 9 heures pour nous rendre à notre pension pour déjeuner. Arrive le traiteur qui nous dit: «Je ne puis vous servir. J'ai ordre de me tenir prêt à recevoir les alliés qui sont aux portes et vont faire leur entrée; les autorités leur ont porté les clefs de la ville.» Au même instant, on crie: «Aux cosaques!» Nous sortîmes le ventre creux; à peine dans la rue, nous vîmes la cavalerie qui marchait en bataille au petit pas et une foule immense de peuple de tout sexe, hommes et femmes. Ce coup d'œil faisait frémir; toutes les dames, richement vêtues, avec de petits drapeaux blancs d'une main et le mouchoir blanc de l'autre, formaient l'avant-garde en criant: «Vivent nos bons alliés!» Mais la foule fut pressée par cette cavalerie contre le pont et passa nos portes. Puis, l'ennemi posa ses factionnaires; les portes se fermèrent, et chacun chez soi, de chaque côté des palissades! Quant aux mouchoirs blancs et aux petits drapeaux, nos soldats s'en emparèrent, et, bras dessus bras dessous, les emmenèrent dans leurs logements. Des maris voulurent s'y opposer, mais les soldats pour toute réponse leur envoyaient un soufflet; il fallut subir la loi du plus fort, et les maris de repasser la Loire dans des barques pour rejoindre leurs chers alliés, comme ils les appelaient. Leurs femmes passèrent la nuit de notre côté; il leur fallut retourner en bateaux.

Le maréchal ne souffla mot; tout alla le mieux du monde. Peines et plaisirs se passent avec le temps. Nous reçûmes l'ordre de porter le quartier général à Bourges, et le maréchal Davoust s'y installa, mais ce ne fut pas de longue durée. N'étant pas le favori de Louis XVIII, il fut dégommé par le maréchal Macdonald, qui prit le commandement de l'armée de la Loire. Davoust vint faire sa soumission au roi, mais il fut le premier licencié.

Le maréchal Macdonald arriva avec un brillant état-major dont le chef était le comte Hulot qui n'avait qu'un bras, et deux aides de camp décorés de la croix de Saint-Louis. Je me rendais tous les jours chez le maréchal pour prendre ses ordres, et de là à la poste prendre les dépêches. J'arrivais toujours tard et trouvais le maréchal à table. Il vient un de ses aides de camp qui me demande mon paquet de dépêches. «Je ne vous connais pas, lui dis-je, dites au maréchal que son vaguemestre l'attend à la porte.—Mais le maréchal est à table.—Je vous dis que je ne vous connais pas.» Il va rendre compte au maréchal de ma résistance. «Faites-le entrer.» Je vais près de lui, chapeau bas; il se lève pour recevoir son paquet, et me dit: «Vous connaissez votre service, vous avez bien fait de répondre ainsi à mon aide de camp. Je vous remercie, mon brave, cela n'arrivera plus; vous le ferez entrer toutes les fois qu'il se présentera avec mes dépêches; il ne doit les remettre qu'à moi. Vous avez été en Russie?—Partout, Monsieur le Maréchal! Je vous ai porté quelquefois des dépêches de l'Empereur.» (J'appuyais sur ce mot, et ses nobles aides de camp me regardaient.) Le maréchal reprend: «Il a fait la guerre, ce capitaine. De quel corps sortez-vous?—De la vieille garde (depuis 1803, après mes quatre campagnes).—C'est bien, me dit-il, je vous garderai près de moi tout le temps nécessaire à votre service.—Et nos lettres, dirent les aides de camp et le comte Hulot.—Toutes vos lettres sont dans le paquet. Je fais mon paquet à la poste, et ce qui fait partie de l'état-major est sous le couvert du maréchal.—Et moi, Monsieur le Capitaine dit la demoiselle du maréchal, n'y en a-t-il pas pour moi?—Trois, Mademoiselle.—Il faudra m'en apporter tous les jours; papa, tu payeras tout cela.—Oui, chère amie, le capitaine me remettra sa note, que je payerai. La poste arrive bien tard?—À cinq heures.»

Ce fut tous les jours la même répétition en 1815. L'armée fut licenciée et reformée en régiments qui portaient le nom de chaque département. Celui de l'Yonne était commandé par le marquis de Ganet, parfait colonel. J'ai eu l'occasion de le connaître à Auxerre.

J'étais chargé de faire faire toutes les distributions chaque jour, et pendant le temps que je restai à Bourges, je fis distribuer deux cent mille rations par rang de grade. Je ne pouvais souvent donner que la demi-ration, alors il me fallait des gendarmes pour maintenir l'ordre.