L'Empereur quitta Jemmapes et se dirigea sur Charleroi où il arriva entre 4 et 5 heures du matin; il donna des ordres pour tous ses équipages avec injonction de se retirer sur Laon, partie par Avesnes, partie par Philippeville, où il entra vers 10 heures. Des officiers furent encore envoyés au maréchal Grouchy avec l'ordre de se porter sur Laon. L'Empereur descendit au pied de la ville; là il eut une grande discussion avec les généraux admis à son conseil; les uns voulaient qu'il restât à son armée; les autres, qu'il partît sans différer pour Paris, et il leur disait: «Vous me faites faire une sottise, ma place est ici.»

Après qu'il eut donné ses ordres et fait son bulletin pour Paris, arrive un officier qui annonce une colonne; l'Empereur envoie la reconnaître; c'était la vieille garde qui revenait en ordre du champ de bataille. Lorsque l'Empereur apprit cette nouvelle, il ne voulait plus partir pour Paris, mais il y fut contraint par la majorité des généraux; on lui avait apprêté une vieille carriole, et des charrettes pour son état-major. Il arrive un de ses grands officiers qui donne ordre au colonel Boissy de prendre le commandement de la place et de réunir tous les traînards; la garde nationale arrivait de toutes parts. Enfin, l'Empereur se présente dans une grande cour où nous étions dans l'anxiété; il demande un verre de vin; on le lui donne sur un grand plat; il le boit, puis nous salue, et part. On ne devait plus jamais le revoir.

Nous restâmes dans cette cour sans nous parler; nous remontâmes cette montagne très rapide dans le plus profond silence, anéantis par la faim et la fatigue; nos pauvres chevaux eurent du mal à la monter, ayant couru 24 heures. Hommes et chevaux tombaient de besoin, sans savoir que devenir. Personne ne tenant compte de nous, nous étions bien malheureux. On réunit un peu de braves soldats qui n'avaient pas quitté leurs armes, car la plus grande partie les avaient abandonnées pour se sauver, ne suivant pas les routes et fuyant à travers les plaines. Le quartier général réuni, le comte Monthyon à sa tête, nous partîmes pour Avesnes l'oreille basse; nous arrivâmes à marches forcées à la forêt de Villers-Cotterets. À la sortie de cette grande forêt, nous logeâmes la nuit chez un médecin. Le comte Monthyon me dit: «Mon brave, il ne faut pas desseller vos chevaux, car l'ennemi pourrait venir nous surprendre pendant la nuit; je suis sûr qu'ils sont à notre poursuite; il ne faut pas nous déshabiller.» Je plaçai tous nos chevaux; heureusement je trouvai du foin dans cette maison. Les domestiques furent consignés à l'écurie, bride au bras; j'en mets un en faction pour prévenir le général, et rentre près de lui. Après avoir soupé, je priai le général d'ôter ses bottes pour se reposer: «Non!» me dit-il. Je tire un matelas: «Mettez-vous là-dessus! vous reposerez mieux que sur une chaise. Je vais veiller avec les domestiques. Restez tranquille, je vous préviendrai.» À trois heures du matin, les Prussiens attaquèrent Villers-Cotterets; ils débouchaient par la grande route, ayant coupé à droite pour nous enfermer dans la ville; c'est ce qui nous sauva. Ils tombèrent sur notre parc, et ils firent un carnage épouvantable. À ce bruit, je fais brider et sortir les chevaux et cours prévenir mon général: «À cheval, général! l'ennemi est en ville.»

C'est là qu'il faut voir des domestiques alertes; les chevaux étaient arrivés aussitôt que moi à la porte; le général descend l'escalier et monte à cheval ainsi que moi: «Par ici», nous dit-il, «suivez-moi!»

Il prend la gauche dans une allée à perte de vue qui longe la forêt et la belle plaine; avec trois minutes de retard, nous étions pincés. À deux portées de fusil derrière nous, étaient des pelotons de fantassins qui posaient des factionnaires partout. Lorsque nous fûmes arrivés au bout de la grande avenue, le général mit pied à terre pour souffler et délibérer; ensuite, nous partîmes pour Meaux. La désolation régnait de toutes parts; nos déserteurs arrivaient, la plus grande partie sans armes; c'était navrant à voir.

Meaux était tellement encombré de troupes qu'il fallut partir pour Claye; là, nous trouvâmes le pays désert. Tous les habitants avaient déménagé; c'était comme si l'ennemi y avait passé. Tout le monde rentrait dans Paris avec ce qu'il avait de plus précieux; les routes étaient encombrées de voitures; ils avaient tout renversé dans leur maison; l'ennemi n'en aurait pas fait davantage.

Nous arrivâmes aux portes de Paris par la porte Saint-Denis; toutes les barrières étaient barricadées; la troupe campait dans la plaine des Vertus et aux buttes Saint-Chaumont; le quartier général était au village de la Villette, où le maréchal Davoust s'établit. Il était ministre de la guerre, général en chef, enfin il était tout; on peut dire qu'il gouvernait la France. Toute notre armée était donc réunie au nord de Paris, dans cette plaine des Vertus où le maréchal Grouchy arriva avec son corps d'armée qui n'avait pas souffert; on nous dit qu'il avait trente mille hommes. Le grand quartier général était réuni à la Villette, près du maréchal Davoust; comme j'étais vaguemestre, j'avais le droit de me présenter tous les jours pour recevoir les ordres et assister aux distributions. Là, je voyais arriver toutes les députations: généraux et matadors en habit bourgeois… De grandes conférences se tenaient nuit et jour; je dois dire à la louange des Parisiens que rien ne nous manquait; ils envoyaient de tout, même des cervelas et du pain blanc à l'état-major. Le matin, à 4 et 5 heures, je voyais ces braves gardes nationaux monter sur les murs de clôture de l'enceinte de Paris, prendre à gauche du village pour ne pas se faire arrêter, et se porter sur la ligne pour faire le coup de fusil avec les Prussiens. Tous les jours, je voyais ce mouvement[59]. Le 29 ou le 30 juin, je dis à mon domestique: «Donne l'avoine à mon cheval; selle-le; je vais voir les gardes nationaux.»

Je pars bien armé; j'avais deux pistolets dans les fontes; ils étaient carabinés; il fallait un maillet pour les charger et portaient la balle loin; ils m'avaient coûté cent francs.

Sur le terrain de cette plaine des Vertus, j'avais la vieille garde à ma droite et les gardes nationaux à ma gauche; j'arrive près de nos derniers factionnaires qui étaient en première ligne, l'arme au bras. Je leur parlai; ils étaient furieux de leur inaction: «Point d'ordres! disaient-ils, les gardes nationaux font le coup de fusil, et nous, nous avons l'arme au bras, nous sommes trahis, capitaine.—Non, mes enfants, vous recevrez des ordres; prenez patience.—Mais on nous défend de tirer.—Dites-moi, mes braves soldats, je voudrais passer la ligne. Je vois là-bas un officier prussien qui fait ses embarras; je voudrais lui donner une petite correction. Si vous me permettez de passer, ne craignez rien de moi, je ne passe point à l'ennemi.—Passez, capitaine.»

Je vois derrière moi quatre beaux messieurs qui m'abordent; l'un d'eux vient près de moi et me dit: «Vous venez donc sur la ligne en amateur?—Comme vous, je pense.—C'est vrai, me dit-il, vous êtes bien monté.—Et vous de même, Monsieur.» Les trois autres appuyèrent à droite: «Que fixez-vous là, me dit-il encore, sur la ligne des Prussiens?—C'est l'officier là-bas, qui fait caracoler son cheval; je voudrais aller lui faire une visite un peu serrée; il me déplaît.—Vous ne pouvez l'approcher sans danger.—Je connais mon métier, je vais le faire sortir de sa ligne et le faire fâcher, si c'est possible. S'il se fâche, il est à moi. Je vous prie, Monsieur, de ne pas me suivre; vous dérangeriez ma manœuvre. Retirez-vous plutôt en arrière.—Eh bien! voyons cela.»