C'était, je crois, le 14, de l'autre côté de Gilly, que nous rencontrâmes une forte avant-garde prussienne; les cuirassiers traversèrent cette ville d'un tel galop que les fers des chevaux volaient par-dessus les maisons. L'Empereur les regardait passer pour sortir; ça montait raide et l'on ne peut se figurer la rapidité de cette cavalerie pour franchir la montagne; la ville était pavée. Nos intrépides cuirassiers arrivèrent sur les Prussiens et les sabrèrent sans faire de prisonniers; ils furent renversés sur leur première ligne avec une perte considérable; la campagne était commencée.
Nos troupes bivouaquèrent à l'entrée de la plaine de Charleroi que l'on nomme Fleurus. L'ennemi ne pouvait pas nous voir et ne croyait pas à une armée réunie; notre Empereur ne les croyait pas réunis non plus, et le 15 dans la nuit, il était de sa personne à la tête de son armée. Le matin, il envoya sur tous les points reconnaître la position de l'ennemi dans toutes les directions (il ne restait près de lui que le grand maréchal, le comte Monthyon et moi). Il se porta près d'un village à gauche de la plaine, au pied d'un moulin à vent, et les armées prussiennes se trouvaient en grande partie sur sa droite, mais masquées par des enclos, des massifs de bois et des fermes. «Leur position est à couvert; on ne peut les voir», dirent tous les officiers qui arrivèrent. On donna l'ordre d'attaquer sur toute la ligne; l'Empereur monta dans le moulin à vent, et là par un trou il voyait tous les mouvements. Le grand maréchal lui dit: «Voilà le corps du général Gérard qui passe.—Faites monter Gérard.» Il arrive près de l'Empereur: «Gérard, lui dit-il, votre Bourmont dont vous me répondiez, est passé à l'ennemi!» Et lui montrant par le trou du moulin un clocher à droite: «Il faut te porter sur ce clocher et pousser les Prussiens à outrance, je te ferai soutenir. Grouchy a mes ordres.»
Tous les officiers de l'état-major partaient et ne revenaient pas; alors l'Empereur me fit partir près du général Gérard: «Dirige-toi sur le clocher, va trouver Gérard, tu attendras ses ordres pour revenir.» Je partis au galop; ce n'était pas une petite mission, il fallait faire des détours. Ce n'étaient que des enclos; je ne savais quel chemin prendre. Enfin je trouve cet intrépide général qui était aux prises, couvert de boue; je l'abordai: «L'Empereur m'envoie près de vous, mon général.—Allez dire à l'Empereur que s'il m'envoie du renfort, les Prussiens seront enfoncés; dites-lui que j'ai perdu la moitié de mes soldats, mais que si je suis soutenu, la victoire est assurée.»
Ce n'était pas une bataille, c'était une boucherie, la charge battait de tous côtés; ce n'était qu'un cri: «En avant!» Je rendis compte à l'Empereur; après m'avoir entendu: «Ah! dit-il, si j'avais quatre lieutenants comme Gérard, les Prussiens seraient perdus.» J'étais de retour de beaucoup avant ceux que l'Empereur avait envoyés avant moi; il y en eut le soir, après la bataille gagnée, six qui ne parurent pas. L'Empereur se frottait les mains après mon récit, il me fit dépeindre tous les endroits par où j'avais passé. «Ce n'est que vergers, gros arbres et fermes.—C'est cela, me dit-il, on croyait que c'était des bois.—Non, Sire, c'est des chemins couverts.» Toutes nos colonnes avançaient, la victoire était décidée; l'Empereur nous dit: «À cheval, au galop! voilà mes colonnes qui montent le mamelon.» Nous voilà partis. Au travers de la plaine, se trouve un fossé de trois à quatre pas de large; le cheval de l'Empereur fit un petit temps d'arrêt, mon cheval franchit, et je me trouvai devant Sa Majesté, emporté par sa rapidité. Je craignais d'être grondé de ma témérité, mais pas du tout. Arrivé sur le mamelon, l'Empereur me regarde et me dit: «Si ton cheval était entier, je le prendrais.»
Il venait encore des boulets au pied du mamelon, mais nos colonnes renversèrent les Prussiens dans les fonds sur la droite; cela dura jusqu'à la nuit. La victoire fut complète; l'Empereur se retira fort tard du champ de bataille et revint au village près du moulin à vent. Là, il fit partir des officiers sur tous les points; deux officiers partirent porter ordre au maréchal Grouchy de poursuivre les Prussiens à outrance, et de ne pas leur donner le temps de se rallier. C'est le comte Monthyon qui dictait ses dépêches par ordre du major général, et les officiers de service partaient de suite. Nous étions cette nuit-là tous de service; personne ne prit de repos. Ces dépêches parties, on envoya deux officiers près du maréchal Ney, et toute cette nuit ne fut qu'un mouvement. J'eus le bonheur de passer la nuit tranquille, quoiqu'il manquât six officiers qu'on disait passés à l'ennemi.
Le lendemain, 17 juin 1815, à trois heures du matin, les ordres furent expédiés pour se porter en avant. À sept heures, nos colonnes étaient arrivées. Nous n'avions que les Anglais devant nous à cette heure; l'Empereur envoya un officier du génie afin de reconnaître leur position sur les hauteurs de la Belle-Alliance, et pour voir s'ils n'étaient pas fortifiés; de retour, il dit n'avoir rien vu. Le maréchal Ney arriva, et fut tancé de n'avoir pas poursuivi les Anglais, car il ne se trouvait aux Quatre-Bras que les sans-culottes[58].—«Partez, Monsieur le Maréchal, vous emparer des hauteurs; ils sont adossés près du bois. Lorsque j'aurai des nouvelles de Grouchy, je vous donnerai l'ordre d'attaquer.» Le maréchal partit, et l'Empereur se porta sur une hauteur, près d'un château sur le bord de la route; de là, il découvrait son aile gauche, au point le plus fort de l'armée anglaise. Il attendait des nouvelles de Grouchy, mais toujours en vain, et se minait; enfin il fut trouvé près d'un château par un officier qui dit à l'Empereur: «Nous perdons un temps bien précieux; je n'ai point vu de Prussiens sur ma route; ils ne se battent pas.» L'Empereur fut soucieux après cette nouvelle; je fus appelé et j'eus l'ordre d'aller un peu à droite de la route de Bruxelles pour m'assurer de l'aile gauche des Anglais qui était appuyée au bois. Je fus obligé, en descendant, de côtoyer la route à cause d'un ravin large et profond que je ne pouvais franchir, et d'un mamelon où l'artillerie de la garde était en batterie. Il faut dire que nous avions été inondés de pluie et que les terres étaient détrempées; notre artillerie ne pouvait manœuvrer. Je passai près d'eux, et lorsque je fus en face de cet immense ravin, je vis des colonnes d'infanterie réunies en masses serrées dans sa partie basse; je le dépassai, j'appuyai un peu à droite, et arrivai près d'une baraque isolée, à peu de distance de la route. Je m'arrête pour regarder: sur ma droite, je voyais de grands seigles et leurs pièces en batterie, mais personne ne bougeait, je fis un peu le fanfaron; je m'approchai de ces grands seigles, et vis une masse de cavalerie derrière; j'en avais assez vu.
Il paraît qu'il ne leur convenait pas de me voir approcher d'eux; ils me saluèrent de trois coups de canon. Je m'en reviens rendre compte à l'Empereur que, sur la droite, leur cavalerie était cachée derrière les seigles, leur infanterie, masquée par le ravin, qu'une batterie m'avait salué. L'Empereur donna l'ordre de l'attaque sur toute la ligne; et le maréchal Ney fit des prodiges de courage et de bravoure. Cet intrépide maréchal avait devant lui une position formidable; il ne pouvait la franchir. À chaque instant, il envoyait près de l'Empereur pour avoir du renfort, et en finir, disait-il. Enfin le soir, il reçut de la cavalerie qui mit les Anglais en déroute, mais sans succès prononcé. Encore un effort, et ils étaient renversés dans la forêt; notre centre faisait des progrès, on avait passé la baraque malgré la mitraille qui tombait dans les rangs. Nous ne connaissions pas les malheurs qui nous attendaient.
Il arrive un officier de notre aile droite; il dit à l'Empereur que nos soldats battaient en retraite: «Vous vous trompez, dit-il, c'est Grouchy qui arrive.» Il fit partir de suite dans cette direction pour s'assurer de la vérité. L'officier de retour confirma la nouvelle qu'il avait vu une colonne de Prussiens s'avancer rapidement sur nous, et que nos soldats battaient en retraite. L'Empereur prit de suite d'autres dispositions. Par une conversion à droite de son armée, il arrive près de cette colonne qui fut repoussée. Mais une armée, commandée par le général Blucher, arrivait, tandis que Grouchy la cherchait d'un côté opposé. Le centre de notre armée était affaibli par cette conversion; les Anglais purent respirer, on ne pouvait plus envoyer de renfort à Ney qui voulait, nous dirent les officiers, se faire tuer. L'armée prussienne était en ligne; la jonction était complète; on pouvait compter deux ou trois contre un; il n'y avait pas moyen de tenir. L'Empereur, se voyant débordé, prit sa garde, se porta en avant au centre de son armée en colonnes serrées, suivi de tout son état-major; il fait former les bataillons en carrés; cette manœuvre terminée, il pousse son cheval pour entrer dans le carré que commandait Cambronne, mais tous ses généraux l'entourent: «Que faites-vous?» criaient-ils. «Ne sont-ils pas assez heureux d'avoir la victoire!» Son dessein était de se faire tuer. Que ne le laissèrent-ils s'accomplir! Ils lui auraient épargné bien des souffrances, et au moins nous serions morts à ses côtés, mais les grands dignitaires qui l'entouraient n'étaient pas décidés à faire un tel sacrifice. Cependant, je dois dire qu'il fut entouré par nous, et contraint de se retirer.
Nous eûmes toutes les peines du monde à en sortir; on ne pouvait se faire jour à travers cette foule ébranlée par la peur. Ce fut bien pis quand nous fûmes arrivés à Jemmapes. L'Empereur essaya de rétablir un peu d'ordre parmi les fuyards; ses efforts furent sans succès. Les soldats de tous les corps et de toutes les armes, marchant sans ordre, confondus, se heurtaient, s'écrasaient dans les rues de cette petite ville, fuyant devant la cavalerie prussienne qui faisait un hourra derrière eux. C'était à qui arriverait le plus vite de l'autre côté du pont jeté sur la Dyle. Tout se trouvait renversé.
Il était près de minuit. Au milieu de ce tumulte, aucune voix ne pouvait se faire entendre; l'Empereur, convaincu de son impuissance, prit le parti de laisser couler le torrent, certain qu'il s'arrêterait de lui-même quand viendrait le jour; il envoya plusieurs officiers au maréchal Grouchy pour lui annoncer la perte de la bataille. Le désordre dura un temps considérable. Rien ne pouvait les calmer; ils n'écoutaient personne, les cavaliers brûlaient la cervelle à leurs chevaux, des fantassins se la brûlaient pour ne pas rester au pouvoir de l'ennemi; tous étaient pêle-mêle. Je me voyais pour la seconde fois dans une déroute pareille à celle de Moscou: «Nous sommes trahis!» criaient-ils. Ce grand malheur nous venait de notre aile droite enfoncée; l'Empereur ne vit le désastre qu'arrivé à Jemmapes.