Je pars de Paris le soir même pour Auxerre et j'arrive le samedi matin. À cette époque le public se promenait à l'Arquebuse le dimanche. Sur les quatre heures, étant en grand uniforme, je partis pour me faire voir comme si je n'avais pas quitté Auxerre. Le lundi, je fus chez mon avoué qui me dit: «Votre affaire est suspendue comme bien d'autres.—Mais il faut que je parte, je n'ai que six jours pour me rendre à Paris.—Eh bien, elle restera en suspens.» Je partis pour prendre mon poste, j'arrivai chez mon frère; je fus le lendemain chez mon général: «Vous voilà, mon brave? Voilà votre brevet; vous avez droit au logement avec votre domestique et vos chevaux; vous irez trouver le maire de l'arrondissement de votre frère pour être près des Tuileries. Il faut vous monter, il vous faut au moins deux chevaux, et puis vous avez droit comme faisant partie du bataillon sacré à 300 francs, vous irez les toucher place Vendôme, 3. Tous les jours, vous viendrez prendre mes ordres, et vous passerez aux Tuileries à midi.»

Je pris congé de mon général, je me rendis faubourg Saint-Honoré, et présentai mon brevet au maire qui dit après l'avoir lu: «Vous êtes le frère du logeur du marché d'Aguesseau?—Oui, Monsieur.—Vous êtes vaguemestre du grand quartier général. Je voudrais avoir l'état des ayants droit dans chaque grade, et du nombre de rations par grade.—Je vous remettrai cela, j'en prendrai note.—Vous me rendrez service, crainte d'abus.—Vous l'aurez sous trois jours.—Depuis quand êtes-vous à Paris?—Depuis dix jours je suis à mon compte. Je ne pouvais me présenter sans ordre pour avoir mon logement.—Eh bien, vous y avez droit depuis votre arrivée à Paris; tout le bataillon sacré est logé chez le bourgeois. Je vais vous donner un billet de logement daté de votre arrivée à Paris pour vous faire toucher un tiers en sus de votre paye, et pour votre logement (6 fr. par jour).» Je partis avec la main pleine de pièces de cent sous chez mon frère où j'avais mon logement et mon domestique. Le lendemain, je vais place Vendôme, 3, chercher mes 300 francs de gratification du bataillon sacré. Arrivé près du capitaine qui commandait la 3e compagnie d'officiers, car les simples officiers n'étaient que soldats (il fallait être officier supérieur pour être capitaine d'une compagnie de cent officiers): «Je viens, capitaine, réclamer les 300 francs qui me sont dus.—Comment vous nommez-vous?—Coignet.» Il regarde sur sa feuille et trouve mon nom: «Je n'ai plus d'argent, il fallait vous trouver avec les autres.—Mais vous avez mon argent.—Je vous dis que la paye est terminée.—Ça suffit, capitaine, je vais voir cela.»

C'était un vieil émigré qui s'était présenté à l'Empereur pour reprendre du service et qui avait été mis en activité. Je rends compte au général Bertrand du désappointement que j'avais eu: «Ce n'est pas possible! ce vieux chevalier ne veut pas vous payer?—Du tout, mon général.—Eh bien! je vais vous donner un petit poulet pour lui.» Je reviens avec la lettre: «Capitaine, il ne faut pas de broche pour faire cuire ce poulet, il est tout plumé.» Son aide de camp debout près de lui, il lit le petit billet, et se retournant de mon côté: «Pourquoi avoir été aux Tuileries? ce n'est pas votre place.—Pardonnez, capitaine, je suis vaguemestre général et fourrier du Palais, c'est moi qui suis chargé du logement de l'armée. Je vous promets de vous loger de la même manière que vous m'avez reçu. Mes 300 francs, s'il vous plaît.» Je fus payé de suite et portai cet argent à mon frère; je fus chercher mes coupons pour toucher mes rations de fourrage chez le fournisseur qui me les remboursa. J'avais droit à trois rations par jour; cela ajouté à mon mois de 300 francs, je me vis en peu de temps 800 francs. Alors il fallut se monter et je me mis à la recherche pour trouver des chevaux, j'en trouvai deux près du Carrousel, chez un royaliste qui s'était sauvé; je les achetai 2,700 francs, ils étaient très beaux; mon frère me prêta 2,500 francs.

Je me rendis ensuite chez le notaire de mon frère; il me fit un contrat par lequel je reconnaissais devoir à mon frère la somme de 2,500 francs, et pendant qu'on rédigeait l'acte, je fis mon testament que je déposai entre les mains du notaire. Mon frère qui me gronda en voyant la grosse du contrat: «Eh bien! lui dis-je, si je meurs dans cette campagne, tu trouveras mon testament chez ton notaire.»

Je m'occupai de trouver un bon domestique et de faire harnacher mes deux chevaux; tout cela terminé, j'allai chez mon général lui faire visite à cheval, domestique derrière, comme un commandant de place faisant sa ronde. J'entrai à l'hôtel du comte Monthyon: «Mon général, me voilà monté.—Déjà! dit-il, c'est affaire à vous, et deux beaux chevaux!—Mon cheval de bataille me coûte 1,800 francs, et mon cheval de domestique 900 francs.—Vous êtes mieux monté que moi; je suis content, mon brave; vous pouvez entrer en campagne. Sont-ils payés?—C'est mon frère qui m'a prêté.»

Souvent le bon général venait me prendre chez mon frère pour m'emmener à la promenade, à cheval ou en voiture, et m'invitait à dîner en famille; il se rappelait les bons feux que je lui faisais à la retraite de Moscou. Tous mes préparatifs faits pour entrer en campagne, je m'occupai de régler l'ordre de marche des équipages par rang de grade, pour éviter la confusion dans les marches, ainsi que pour les distributions. Cette précaution me servit, et je fus félicité plus tard.

Les préparatifs du Champ de mai se faisaient au Champ de Mars devant la façade de l'École militaire. L'Empereur, en grand costume, entouré de l'état-major, vint y recevoir les députés et les pairs de France; la réception finie, l'Empereur descendit de son majestueux amphithéâtre pour en gagner un autre au milieu du Champ de Mars. Nous eûmes toutes les peines du monde à traverser la foule si serrée, qu'il fallut la refouler pour arriver; et là, tout l'état-major rangé, l'Empereur fit un discours. Il se fit apporter les aigles pour les distribuer à l'armée et à la garde nationale; de cette voix de Stentor, il leur criait: «Jurez de défendre vos aigles! Le jurez-vous?» leur répétait-il.

Mais les serments étaient sans énergie; l'enthousiasme était faible; ce n'étaient pas les cris d'Austerlitz et de Wagram; l'Empereur s'en aperçut. Il est impossible de voir plus de peuple; on ne put faire manœuvrer, à peine put-il passer la revue. Nous fûmes forcés de protéger le cortège de l'Empereur au milieu de ces masses. Le Champ de mai eut lieu le 1er juin; de retour de cette grande cérémonie, je fis mes préparatifs de départ pour l'armée. Je quittai Paris le 4 juin pour me rendre à Soissons, et de là à Avesnes, où je devais attendre de nouveaux ordres. L'Empereur arriva le 13, et n'y resta que peu de temps; il fut coucher à Laon. Le 14 juin, il ordonna des marches forcées. Le maréchal Ney arriva; l'Empereur lui dit devant tout le monde: «Monsieur le Maréchal, votre protégé Bourmont a passé à l'ennemi avec ses officiers.» Le prince de la Moskowa en fut ému. Il lui donna le commandement d'un corps d'armée de 40,000 hommes pour se porter contre les Anglais: «Vous pouvez pousser les Anglais sur Bruxelles», lui dit-il.

Lorsque nous fûmes entrés dans ce pays fertile de la Belgique, au milieu de seigles très hauts, les colonnes avaient de la peine à se frayer des routes; les premiers rangs ne pouvaient avancer. Quand on les avait foulés aux pieds, ce n'était que paille, où la cavalerie se perdait. Ce fut un de nos malheurs. Pour mettre le pied dans la plaine de Fleurus, l'Empereur se porta en avant, suivant la grande route avec son état-major et un escadron de grenadiers à cheval. Il s'entretenait avec un aide de camp; il regarde à sa gauche, prend sa petite lorgnette et regarde avec attention sur une hauteur à pic très loin de la route, dans une plaine immense. Il aperçoit de la cavalerie pied à terre, et dit: «Ce n'est pas de ma cavalerie, il faut s'en assurer. Faites venir un officier de mon escorte, et qu'il parte reconnaître cette troupe.» On me fait signe d'approcher près de l'Empereur: «C'est toi.—Oui, Sire.—Va au galop reconnaître la troupe sur cette montagne; tu vois cela d'ici.—Oui, Sire.—Ne te fais pas pincer.» Je pars au galop; arrivé au pied de cette montagne rapide, je m'aperçus que trois officiers montaient à cheval et je crus voir des lances, mais je n'étais pas sûr. Je continuai de monter doucement, et je vis que leurs soldats faisaient le tour de la montagne pour me couper ma retraite. À moitié de la montagne, je vois mes trois gaillards qui descendaient en faisant le tire-bouchon; ils se croisaient et ne pouvaient descendre qu'à petits pas. Moi, je m'arrête tout court; je vois des ennemis; alors très poli, je les salue et redescends. Ils descendirent tous trois; je n'en étais pas en peine, mais c'étaient les autres qui faisaient la route pour me couper. Je regardai à ma gauche, et rien ne parut. Arrivé au bas de la montagne, ces messieurs descendaient toujours; une fois dans cette plaine, je me tourne de leur coté et leur fais un grand salut en voyant mon chemin libre. Je disais à mon beau cheval de bataille: «Doucement, Coco!» (C'était le nom de ce bel animal.) J'avais de l'avance, lorsque l'un d'eux se chargea de me poursuivre; les deux autres attendirent. Il gagnait du terrain et ça l'encourageait. Lorsque je le vis à moitié chemin de la montagne et de l'état-major de l'Empereur (qui regardait mes mouvements, et me voyant serré de près, envoya deux grenadiers à cheval à mon secours), je flattai mon cheval pour qu'il ne s'emportât pas. Je regarde en arrière, et je vois que j'ai le temps nécessaire pour faire mon à-gauche et fondre sur lui à mon tour. Il me crie: «Je te tiens.—Et moi aussi, je te tiens.» Appuyant à gauche, je fonds sur lui; me voyant faire ce brusque demi-tour, il fléchit, mais il n'était plus temps: le vin était versé, il fallait le boire. Il n'était pas encore sur son retrait au galop que j'étais à son côté, lui enfonçant un coup de pointe. Il tomba raide mort, la tête en bas. Lâchant mon sabre pendu au poignet, je saisis son cheval et m'en revins fier près de l'Empereur: «Eh bien! grognard, je te croyais pris. Qui t'a montré à faire un pareil tour?—C'est un de vos gendarmes d'élite à la campagne de Russie.—Tu t'y es bien pris, tu es bien monté. L'as-tu vu, cet officier? Il m'a paru blond; c'est toujours un lâche, il devait engager le combat et s'est laissé tuer comme un enfant. Un coup de sabre comme cela n'a pas de mérite. Tu grognes, je crois.—Oui, Sire, j'aurais dû prendre le cheval par la bride et vous le ramener.» Il fit un petit sourire, et le cheval arriva: «C'est tel régiment anglais.» Tout le monde flattait mon cheval, et un officier me pria de le lui céder: «Donnez 15 napoléons à mon domestique, 20 francs aux grenadiers, et prenez-le.»

L'Empereur dit au grand maréchal: «Mettez le vieux grognard en note; après la campagne, je verrai.»