J'arrive à Auxerre, je vais trouver le procureur du Roi. Je lui remets ma lettre; je trouve un petit homme enveloppé dans une robe de chambre, faisant des grimaces comme un chat pris au piège. Ce vieillard souffrait tellement de la goutte qu'il ne pouvait bouger, il lit ma lettre cependant, mais arrive son médecin qui lui trouve le pied enflé: «Il faut vous mettre des sangsues.—Combien? Vous ne le savez pas, répond le docteur,… autant qu'il y a d'avoués à Auxerre.» (On disait qu'il faisait trembler tous les avoués.) Je me rendis chez le président; ce bon vieillard me reçut affablement: «Voilà une lettre du ministre de la justice pour vous.—Voyons», me dit-il.—Après lecture: «Vous connaissez donc le ministre?—Je connais le prince de Cambacérès.—Votre affaire sera terminée sous peu.—Il est temps: dix-sept ans, c'est long.—C'est vrai», dit-il.

Je pris mon mal en patience et j'attendis mon sort de la justice des hommes; je me casai dans un modique logement que je ne payais pas. Je louai un lit de sangle, un matelas; dans cette maison inhabitée, par bonheur, il y avait une petite écurie pour mon cheval. Le dimanche arrivé, il fallait aller à la messe pour ne pas être rejeté de la modique demi-solde. J'allai trouver le général et de là chez M. de Goyon. Le premier du mois, il fallait se présenter chez le payeur pour recevoir ses soixante-treize francs. On nous retint deux et demi pour cent d'avance sur notre croix, et tout doucement, ils frappèrent le grand coup; ils nous retinrent cent vingt-cinq francs par an sur notre Légion d'honneur, et toujours deux et demi, de manière que la demi-solde se trouvait réduite au tiers. Cette vie dura sept ans. Le général qui commandait le département fit appeler tous les officiers en demi-solde pour leur demander s'il se trouvait des officiers de bonne volonté pour conduire des déserteurs à Sarrelouis; personne ne s'offrit. Je pris la parole: «C'est moi qui me charge de les conduire; donnez-moi deux officiers, je ferai le voyage, mais à condition que j'irai à cheval et que les rations pour mon cheval me seront accordées.—Ça suffit», dit le général. Je partis pour Sarrelouis, mais au retour on ne me tint pas compte de mes rations, je réclamai, et j'en fus pour mes frais. Je me rendis alors chez M. Marais pour le prier de faire finir mon procès: «Je vous le promets, dit-il, je vais frapper le dernier coup; il va être plaidé à fond sous peu. Prenez patience; ils demandent du temps, ils ne sont pas prêts.» Pauvres plaideurs! il faut manger son frein; plus les procès sont longs, plus les bénéfices arrivent dans le cabinet de l'avoué.

Je pris patience; je me rendais au café Milon; je trouvai des groupes de vieux habitués qui parlaient politique; ils m'abordèrent pour me demander si je savais des nouvelles: «Point du tout, dis-je.—Vous ne voulez pas parler, vous avez peur de vous compromettre.—Je vous jure que je ne sais rien.—Eh bien, dit un gros papa, on dit qu'il est passé un capucin déguisé et un autre grand personnage que le préfet voulait faire arrêter.—Je ne vous comprends pas.—Vous faites l'ignorant. C'est pour cela qu'il a gardé son cheval, dit l'un d'eux; il attend la capote grise.—Je tombe des nues en vous entendant parler; vous pouvez vous compromettre.»

Je me retirai confus de joie, je puis le dire, et je croyais déjà voir mon Empereur arriver. J'allais presser M. Marais, lui faire part des bruits qui circulaient: «Vous seriez content, dit-il (je souris)… Je vous vois d'ici monter à cheval. S'il venait, vous partiriez.—De bon cœur, c'est vrai!—Je vais faire en sorte de faire finir votre affaire. Restez à dîner; j'ai besoin de quelques notes.» Le mardi suivant, mon procès fut appelé et plaidé à fond; le délibéré fut remis à 15 jours. Je fus encore dîner chez mon avoué qui me dit: «Votre affaire est gagnée, ils vont être rossés d'importance»; mais j'étais loin de compte, je n'en vis la fin qu'en 1816.

Une tempête se préparait; joie pour les uns, tristesse pour les autres. On débitait dans les rues d'Auxerre que l'Empereur était débarqué à Cannes, qu'il marchait sur Grenoble et de là sur Lyon. Tout le monde était dans la consternation; mais la certitude éclata lorsqu'il nous arriva de bon matin un beau régiment de ligne, le 14e, avec le maréchal Ney à sa tête. On disait qu'il allait pour arrêter l'Empereur: «Ça n'est pas possible, me dis-je, l'homme que j'ai vu à Kowno prendre un fusil et avec cinq hommes arrêter les ennemis, ce maréchal que l'Empereur nommait son lion, ne peut mettre la main sur son souverain.» Cela me faisait frémir, j'étais aux écoutes, je n'arrêtais pas. Enfin, le maréchal se rend chez le préfet; il fut fait une proclamation publiée dans toute la ville. Le commissaire de police bien escorté publiait que Bonaparte était revenu et que l'ordre du Gouvernement était de l'arrêter. Et à bas Bonaparte! Vive le Roi! Dieu! comme je souffrais! Mais ce beau 14e de ligne mit les shakos au bout des baïonnettes au cri de Vive l'Empereur! Qu'aurait fait ce maréchal sans soldats? Il fut contraint de fléchir.

Le soir, cette avant-garde arriva à l'hôtel de ville, mais pas comme elle était partie; cocardes blanches le matin et cocardes tricolores le soir. Ils s'emparèrent de l'hôtel de ville, et aux flambeaux il fallut que le même commissaire se promenât pour faire une autre proclamation et crier à tue-tête: «Vive l'Empereur!» Je puis dire que je me dilatais la rate.

Le lendemain, tout le peuple se porta sur la route de Saint-Bris pour voir arriver l'Empereur dans sa voiture, bien escorté. La boule de neige avait grossi; 700 vieux officiers formaient un bataillon et les troupes arrivaient de toutes parts. Arrivé sur la place Saint-Étienne, le 14e de ligne se forme en carré et l'Empereur le passe en revue; ensuite il fit former le cercle aux officiers, et m'apercevant me fit venir près de lui: «Te voilà, grognard.—Oui, Sire.—Quel grade avais-tu à mon état-major?—Vaguemestre du grand quartier général.—Eh bien, je te nomme fourrier de mon palais et vaguemestre général du grand quartier général. Es-tu monté?—Oui, Sire.—Eh bien, suis-moi, va trouver Monthyon à Paris.»

Ce beau cercle d'officiers formé autour de l'Empereur firent une couronne avec leurs épées au-dessus de sa tête. L'Empereur leur dit: «Officiers et soldats, nous marchons sur Paris; nous n'avons rien à craindre, car il n'y a qu'un soldat chez les Bourbons, c'est la duchesse d'Angoulême.»

Il donna ses ordres et rentra à la Préfecture où je le suivis, et dans la première pièce, je trouvai le général Bertrand. «Vous voilà, vous êtes content, vous nous restez.—Oui, mon général.—Vous viendrez me voir aux Tuileries, je vous transmettrai les ordres de l'Empereur. Votre gendarmerie s'est donc sauvée?—Je ne sais pas, mon général.—L'Empereur est furieux, il croyait la trouver sur sa route, et pas du tout. Je crois qu'il enverra le capitaine planter des choux. Et le curé, voilà deux fois que l'Empereur le fait demander. Je viens de l'envoyer chercher par les agents de police; la soutane va être secouée; il en est bien sûr.»

Un instant après, je vois arriver l'abbé Viard, bien penaud en passant au milieu de tout ce nombreux état-major. Le maréchal l'introduit près de l'Empereur pour recevoir son galop. Le corps d'officiers arrive pour être présenté avec son colonel; au sortir, celui-ci vient près de moi: «Bonjour, brave capitaine, vous ne me connaissez pas?—C'est vrai, colonel.—Eh bien, c'est vous qui m'avez fait faire l'exercice à Courbevoie, je suis un des 50 que vous avez instruits.—Vous avez grandi; votre carrière est belle, colonel.—Je vous remercie; nous nous reverrons à Paris. Qu'il commande bien! dit-il à ses officiers, je vous ai souvent parlé du vieux Coignet, le voilà, Messieurs!» Et il me serra la main. Je pris congé et me retirai content. Le lendemain, je partis pour Joigny, et le jour suivant je m'embarquai avec dix officiers dans une barque pour Sens. La rivière était couverte de bateaux pleins de troupes et nous en trouvâmes de submergés au passage des ponts (car on marchait de nuit); les bords étaient couverts de neige. Nous quittâmes notre barque et nous prîmes des pataches pour arriver à Paris. Je descendis chez mon frère faire ma toilette et fus faire visite à mon général Monthyon. Je lui fis part que l'Empereur m'avait nommé à Auxerre vaguemestre général du grand quartier général. «Que je suis content, mon brave, de vous avoir près de moi! J'irai prendre votre brevet, cela me regarde.» Je vais aux Tuileries et me fais annoncer: «Je désire parler au général Bertrand.—Je vais l'appeler», me dit le général Drouot. Le général arrive: «Déjà, mon brave! vous avez donc pris la poste?—Je suis venu le plus promptement possible; je vous demande permission de six jours, mon général.—Accordé! partez!»