Lorsque tous les préparatifs furent terminés et ses équipages prêts, il donna l'ordre pour la dernière fois de prendre les armes. Tous ces vieux guerriers arrivés dans cette grande cour naguère si brillante, il descendit du perron, accompagné de tout son état-major, et se présenta devant ses vieux grognards: «Que l'on m'apporte mon aigle!» Et le prenant dans ses bras, il lui donna le baiser d'adieu. Que ce fut touchant! On n'entendait qu'un gémissement dans tous les rangs; je puis dire que je versai des larmes de voir mon cher Empereur partir pour l'île d'Elbe. Ce n'était qu'un cri: «Nous voilà donc laissés à la discrétion d'un nouveau gouvernement.» Si Paris avait tenu vingt-quatre heures, la France était sauvée, mais dans ce temps la populace de Paris ne savait pas faire de barricades; elle ne l'a appris que pour en faire contre des concitoyens. Il fallut prendre la cocarde blanche, mais j'ai conservé la mienne comme souvenir.
NEUVIÈME CAHIER
EN DEMI-SOLDE.—LES CENT JOURS ET WATERLOO.—RENTRÉE À AUXERRE.—DIX ANS DE SURVEILLANCE.—MON MARIAGE.—1830. JE SUIS NOMMÉ PORTE-DRAPEAU DE LA GARDE NATIONALE ET OFFICIER DE LA LÉGION D'HONNEUR.
Le Gouvernement nous renvoya planter des choux dans nos départements, avec demi-solde, soixante-treize francs par mois. Il fallut se résigner; je vendis deux de mes chevaux et gardai mon cheval blanc; je plaçai mon domestique à la Maison d'Autriche pour emmener des chevaux de main; je partis pour Auxerre, chef-lieu de mon département, et je végétai dans cette ville toute l'année 1814.
Je ne connaissais personne; je finis par être invité chez M. Marais, avoué, rue Neuve, un vrai patriote. Il m'offrit mon couvert chez lui; il poursuivait un procès au nom de mon frère contre ma famille qui nous avait dépouillés d'un peu de biens du côté de notre mère. C'était le beau-père de M. Marais qui avait entamé le maudit procès qui dura dix-sept ans. Je ne l'appris qu'à mon arrivée de l'armée. Lorsque mon procès fut appelé, je me présentai au tribunal en grande tenue, et me posai là dans le plus profond silence. J'entendis mes adversaires déclamer et blasphémer contre moi. C'était terrible de me voir vilipender par l'avoué Chapotin. Je ne soufflais mot. Chapotin s'adressait ainsi au tribunal: «Le voilà, en me montrant, ce lion rugissant qui fait trembler ces malheureux par sa présence; je l'ai vu à Auxerre, il y a deux ans, faire la belle jambe le soir.»
Heureusement, je me vengeais sur ma tabatière; je fourrais des prises de tabac dans mon gros nez, les unes sur les autres. Mais il était temps que Chapotin finisse; enfin, je repris mon sang-froid, je demandai la parole au président: «Je prie le tribunal de remettre ma cause à huitaine pour me justifier des calomnies de M. Chapotin par mes lettres de services.» Tout me fut accordé. Je rentrai chez moi; je pris de suite mes lettres de service avec brevets et certificats à l'appui.
À la huitaine, mon procès fut appelé; je portai tous mes papiers sur le bureau du président, et me retirai sans dire mot. Voyant tous ces papiers, il les examine; après les avoir compulsés, il en fit part à ses juges, et il interpella Chapotin: «Monsieur Chapotin, répondez. Étiez-vous à telle époque dans telle et telle ville?—Non, Monsieur le Président.—Eh bien, le capitaine Coignet y était; en voilà la preuve par ses lettres de service. Il était loin d'Auxerre à cette époque, il défendait sa patrie et vous l'avez injurié, vous lui devez des excuses, il vous a écouté avec un sang calme qui est d'un homme réfléchi.»
M. Chapotin vint me serrer les mains, me prit le bras en sortant du tribunal, il voulait m'emmener chez lui dîner; je le remerciai. Mon procès était interminable; il fallait que les pauvres plaideurs fussent ruinés avant de terminer; cependant dix-sept ans devaient être suffisants: «Jamais ce procès ne finira», me dit-on.
Je pars sur-le-champ pour Paris, et vais trouver le prince Cambacérès, pour lui conter que, durant que j'étais sous les drapeaux, l'on m'avait dépouillé d'un peu de bien provenant de ma mère et que ce procès durait depuis dix-sept ans: «Je ne suis plus ministre de la justice, dit-il, mais je vais vous donner une lettre pour celui qui me remplace. Vous la porterez.» Il dicta cette lettre et me la remit: «Allez, mon brave; votre procès sera terminé.»
Arrivé chez le ministre de la justice, je lui présente ma lettre; après lecture, il dit à son secrétaire: «Écrivez à M. Rémon, président, et à M. Latour, procureur du Roi. Allez, me dit-il, portez-leur ces lettres et justice vous sera rendue. À quel corps apparteniez-vous?—À l'état-major de l'Empereur.—Avez-vous été en Russie?—Oui, Monsieur le Ministre.—C'est bien, partez pour votre département.»