De Brienne, l'Empereur se dirigea sur Troyes en passant sur la rive gauche de l'Aube, et nous restâmes trois jours pour nous reposer. Le 1er février, nous retrouvâmes les ennemis à Champaubert; ils reçurent une bonne frottée; il nous fallut rétrograder sur la rive droite de l'Aube, au village de la Rothière. La journée de la Rothière était la première bataille rangée de la campagne; nous conservâmes notre champ de bataille, mais rien au delà; nous ne pûmes recommencer le lendemain. Toutefois, les coalisés ne purent se vanter de nous avoir battus. Le 11 février, on se battit à Montmirail. Partout où l'Empereur se trouvait, l'ennemi était battu. Le 12, combat de Château-Thierry; le 15, combat de Gennevilliers; le 17, nous arrivâmes à Nangis après des marches forcées de nuit dans des chemins de traverse pour gagner les têtes de colonne de nos ennemis. Nous poussions devant nous des colonnes considérables sur Montereau; c'est là que l'Empereur avait placé un corps d'armée pour les recevoir. Pas du tout: il fut trahi par celui qui les laissa passer, et tout le poids retomba sur nous. Cette bataille eut lieu le 18: Montereau fut dévasté; de tous les côtés, les boulets tombaient sur cette ville. L'Empereur, furieux de ne pas entendre le canon de son corps d'armée, dit: «Au galop!» Nous étions sur la route de Nangis, à gauche de la route de Paris. Arrivé sur une hauteur à gauche de cette route, il distingua de cette position l'ennemi qui défilait sur le pont de Montereau. Furieux de ce contre-temps, il dit au maréchal Lefèbvre: «Prends tout mon état-major, je garde près de moi Monthyon, un tel et un tel; pars au galop; va t'emparer du pont, l'affaire est manquée, je vole à ton secours avec ma vieille garde.» Et nous voilà partis.
Descendus au bas de la montagne avec cet intrépide maréchal, nous arrivâmes sans être arrêtés; nous tournons à gauche par quatre sur le pont, ventre à terre. Toute leur arrière-garde n'était pas passée. En arrivant sur le milieu du pont, une brèche large ne fut pas un obstacle pour nous, à cause de la rapidité avec laquelle nous étions conduits; nos chevaux volaient. J'étais monté sur mon beau cheval arabe pris à la bataille de Hanau. Voici un trait qui mérite d'être rapporté. En franchissant cette arcade du pont détruite (les parapets restant intacts), je vis un homme à plat ventre le long du parapet glisser des pièces de bois pour aider au passage.
Au bout du pont, qui est long, se trouve une rue à gauche. Ce faubourg étant encombré des voitures de l'arrière-garde, nous ne pouvions passer qu'à coups de sabre. Nous balayons tout: ceux qui échappèrent à notre fureur se fourrèrent sous les fourgons. L'écume sortait de la bouche du maréchal, tellement il frappait.
Arrivés sur une belle chaussée qui conduit à Saint-Dizier, devant une plaine immense, le maréchal nous fit poursuivre notre charge, mais l'Empereur, nous voyant engagés dans un péril certain, avait fait poser les sacs à un bataillon de chasseurs à pied pour venir à notre secours. Ce bataillon nous sauva; nous fûmes ramenés par une masse de cavalerie. Les chasseurs étaient à plat ventre le long de la chaussée, et après les avoir dépassés, la cavalerie ennemie fut surprise par un feu de file. La terre fut jonchée de chevaux et d'hommes, et nous pûmes atteindre le faubourg. Durant la charge, l'Empereur avec sa vieille garde et son artillerie montait la côte qui fait face à Montereau. En face du pont, sur un mur formant rotonde et garni de belles charmilles, nos pièces en batterie foudroyaient les masses dans la plaine. C'est là que l'Empereur fut canonnier; il pointait lui-même les pièces. On voulut le faire retirer: «Non, dit-il, le boulet qui doit me tuer n'est pas encore fondu.» Que ne trouva-t-il là cette mort glorieuse après avoir été trahi par l'homme qu'il avait élevé à une haute dignité! Il était furieux d'un pareil échec. De notre côté, nous repassâmes les ponts et nous remontâmes près de l'Empereur. «Votre rapidité dans cette charge, dit-il, me donne deux mille prisonniers. Je vous croyais tous pris.—Vos chasseurs nous ont sauvés», dit le maréchal.
J'étais si content de moi que, mettant pied à terre, j'embrassai mon cheval; grâce à lui, j'avais sabré à mon aise.
Le 21, combat de Méry-sur-Seine; le 28, combat de Sézanne; le 5 mars, combat de Berry-au-Bac, où les Polonais furent vainqueurs des cosaques; le 7, bataille de Craonne. Celle-ci fut terrible; des hauteurs considérables furent enlevées par les chasseurs à pied de la vieille garde et par 1,200 gendarmes à pied, arrivant d'Espagne, qui firent des prodiges de valeur. Le 13 mars, nous arrivâmes aux portes de Reims à la nuit; une armée russe occupait la ville, retranchée par des redoutes faites avec du fumier et des tonneaux bien remplis; les portes de la ville étaient barricadées; près de la porte qui fait face à la route de Paris, se trouve une élévation surmontée d'un moulin à vent. L'Empereur y établit son quartier général en plein air. Nous lui fîmes un bon feu; l'on ne voyait pas à deux pas, et il était si fatigué de la journée de Craonne qu'il demanda sa peau d'ours et s'allongea près du bon feu; nous tous en silence à le contempler. Les Russes prirent l'avance à dix heures du soir; ils firent une sortie avec une fusillade épouvantable sur notre gauche; l'Empereur se leva furieux: «Que se passe-t-il par là?—C'est un hourra, Sire, lui répond son aide de camp.—Où est un tel? (C'était un capitaine commandant une batterie de 16.)—Le voilà, Sire!» lui dit-on.
Il approche de l'Empereur: «Où sont tes pièces?—Sur la route.—Va les faire venir.—Je ne puis passer, lui dit-il, l'artillerie de la ligne est devant moi.—Il faut renverser toutes ces pièces dans les fossés, il faut que je sois à minuit dans Reims. Tu es un c— si tu ne perces pas les portes de Reims. Allez, nous dit-il, renversez tout dans les fossés.»
Nous voilà tous partis. Arrivés près des pièces et des caissons, au lieu de les renverser, nous les portâmes sur le côté avec tous les canonniers et les soldats du train. Tout cela fut fait à la minute et les 16 pièces passèrent sous les regards de l'Empereur qui les voyait passer tournant le derrière à son feu. Elles se mirent en batterie à droite de la route dans une belle place face à la porte. L'on ne voyait pas d'un pas, et le malheur voulut qu'il se trouvât deux pièces en batterie près des portes, en cas de sortie de la part des Russes; on ne les voyait pas du tout. Nos pièces en batterie lâchèrent leurs bordées sur les portes et les redoutes; les obus tombaient au milieu de la ville. Durant la canonnade, l'Empereur donnait ordre aux cuirassiers de se tenir prêts à entrer en ville, en leur indiquant les rues qu'ils devaient prendre pour chaque escadron. Puis il donna le signal; la foudre des cuirassiers partit se mettre en bataille derrière les pièces; on fait cesser le feu et tous se précipitèrent dans la ville. Cette charge fut si terrible qu'ils traversèrent tout, et le peuple renfermé entendant un pareil vacarme éclaira les croisées. Ce n'étaient que lumières; on aurait pu ramasser une aiguille. L'Empereur, à la tête de son état-major, était à minuit dans Reims, et les Russes en pleine déroute. Nos cuirassiers sabrèrent à discrétion, leur hourra leur coûta cher. Si l'Empereur avait été secondé en France comme il le fut en Champagne, les alliés étaient perdus. Mais que faire, dix contre un! nous avions la bravoure, non la force, il fallut succomber.
Fontainebleau fut le terme de nos malheurs; nous voulûmes tenter un dernier effort, marcher sur Paris, mais il était trop tard; l'ennemi était au bord de la forêt et Paris s'était rendu sans résistance. Il fallut revenir à Fontainebleau. L'Empereur se trouvait sous la faux de tous les hommes qu'il avait élevés aux hautes dignités; ils le forcèrent d'abdiquer. Je désirais le suivre, le comte Monthyon fut le trouver et lui parla de moi: «Je ne puis pas le prendre; il ne fait pas partie de ma garde. Si ma signature pouvait lui servir, je le nommerais chef de bataillon, mais il est trop tard.» Il lui fut accordé six cents hommes pour sa garde; il fit prendre les armes et demanda des hommes de bonne volonté; tous sortirent des rangs et il fut forcé de les faire rentrer: «Je vais les choisir. Que personne ne bouge!» Et passant devant le rang, il désignait lui-même: «Sors, toi!» et ainsi de suite. Cela fut long. Puis il dit: «Voyez si j'ai mon compte.—Il vous en faut encore vingt, dit le général Drouot.—Je vais les faire sortir.»
Son contingent fini, il choisit les sous-officiers, les officiers, et il rentra dans son palais, disant au général Drouot: «Tu conduiras ma garde à Louis XVIII à Paris après mon départ.»