Après que l'Empereur eut réuni tous nos débris, l'armée traversa la Saale dans la journée du 20 octobre. L'Empereur passa la nuit dans un petit pavillon, sur un coteau planté de vignes. Le 23, à Erfurt, le roi Murat quitta Napoléon pour retourner à Naples. Pendant cette première journée de marche, le reste des Saxons désertèrent dans la nuit ainsi que les Bavarois; il n'y eut que les Polonais qui nous restèrent fidèles. L'armée partit d'Erfurt le 25 octobre et se porta successivement sur Gotha et Fulde; l'Empereur, ayant été informé d'une manœuvre du général bavarois de Wrède, se dirigea précipitamment sur Hanau. Arrive devant la forêt que la route traverse aux approches de cette ville, Napoléon passa la nuit à faire ses dispositions. Le lendemain matin, les bras croisés, il passait devant la garde et disait: «Je compte sur vous pour me faire de la place pour arriver à Francfort. Tenez-vous prêts; il faut leur passer sur le ventre. Ne vous embarrassez pas de prisonniers; passez outre, faites-les repentir de nous barrer le chemin. C'est assez de deux bataillons (un de chasseurs et un de grenadiers) et deux escadrons de chasseurs et deux de grenadiers; vous serez commandés par Friant.» Et il se promenait, parlait à tout le monde, mais les traînards n'étaient pas bien reçus. Tout cela se passait dans un grand bois de sapins qui nous dérobait aux regards de l'ennemi; mais nous avions affaire à un plus fort que nous; l'armée bavaroise qui nous était opposée sur ce point comptait plus de quarante mille hommes. L'Empereur donne le signal; les chasseurs partent les premiers, les grenadiers ensuite. L'ennemi formait une masse imposante. En voyant partir mes vieux camarades, je frissonnais. Les grenadiers à cheval, avec toute la cavalerie, font un mouvement en avant. Je me porte vers l'Empereur: «Si Sa Majesté me permettait de suivre les grenadiers à cheval?—Va, me dit-il, c'est un brave de plus.»

Que je fus content de ma hardiesse! jamais je ne lui avais rien demandé; je le craignais trop. Nos vieux grognards à pied arrivent sur cette masse qui les attendait de pied ferme de l'autre côté d'un ruisseau qui traverse la grande route et qui reçoit les eaux de marais considérables. Nous fûmes un moment entre deux feux; si l'ennemi en avait profité, il fallait poser les armes. Impossible de manœuvrer, on enfonçait dans la bourbe jusqu'aux genoux. Mais on parvient à tourner la position; les chasseurs se précipitent sur les Bavarois épouvantés qui ne purent résister un instant et furent taillés en pièces. Nous arrivâmes comme la foudre quand la cavalerie put ouvrir ses rangs, et ce fut le carnage le plus épouvantable que j'aie vu de ma vie.

Je me trouvais à l'extrême gauche des grenadiers à cheval, et je voulais suivre le capitaine: «Non, me dit-il, vous et votre cheval vous n'êtes pas de taille, vous gêneriez la manœuvre.»

J'étais contrarié, mais je me contins; en jetant un coup d'œil à ma gauche, je vois un chemin qui longe le mur de la ville. (Hanau est entouré du côté où je me trouvais d'une muraille très élevée qui masque les maisons.) Je m'élance au galop. Un peloton de Bavarois arrivait de mon côté, avec un bel officier à sa tête. Me voyant seul, il fond sur moi. Je m'arrête; il m'aborde et m'envoie un coup de pointe avec sa longue épée. Je lui pare son coup du revers de mon grand sabre (que j'ai encore chez moi). Je l'aborde à mon tour et lui coupe la moitié de la tête. Il tombe comme une masse; je prends son cheval par la bride et pars au galop; et son peloton de faire feu sur moi. J'arrivai comme le vent près de mon Empereur avec un joli cheval blanc arabe qui portait sa queue en panache. L'Empereur me voyant près de lui: «Te voilà de retour? À qui ce cheval?—À moi, Sire (j'avais encore mon sabre pendant), j'ai coupé la figure à un bel officier. Il était temps, car il était brave; c'est lui qui m'a chargé.—Te voilà monté sur un bon cheval; fais préparer toutes mes voitures; vous partirez cette nuit pour Francfort, sitôt le chemin libre.—Nous ne pourrons passer, ils sont tous les uns sur les autres.—Je vais faire déblayer la route de suite.

Les aides de camp arrivaient disant à Sa Majesté: «La victoire est complète.» Et il prenait de grosses prises de tabac; il eut encore une journée de bonheur.

Il fit partir tous les traînards pour déblayer la grande route afin de faire passer son parc. Je reçus l'ordre de partir sous bonne escorte, il faisait nuit à ne pas se voir, et nous arrivâmes à Francfort dans la nuit du 1er au 2 novembre. Sur une grande place il y avait des piles de beau bois qui nous firent avoir de bons feux. L'Empereur passa la nuit sur le champ de bataille, que le général de Wrède se hâta d'abandonner, opérant sa retraite sous la protection de la place, dont il ordonna l'entière évacuation pendant la nuit. Au point du jour, l'armée se mit en marche pour gagner la ville de Francfort. La perte de l'armée bavaroise fut de dix mille hommes dont six mille tués ou blessés; celle des Français s'éleva à cinq mille hommes, en y comprenant trois mille malades ou blessés. L'Empereur arriva le 2, et se rendit le même jour à Mayence; il y resta six jours pour donner ses derniers ordres. Le 9 novembre, il arrivait à Paris et se rendait immédiatement à Saint-Cloud. L'armée fit son entrée à Mayence le 3 novembre avec les malheureux débris de cette grande armée naguère si florissante, aujourd'hui dénuée de tout le nécessaire. On les logeait dans des couvents et des églises; ils furent atteints d'une fièvre jaune et on les trouvait morts tous pêle-mêle. Dans leurs transports effrayants, ils nommaient leurs parents, leurs bestiaux, et j'eus encore cette pénible corvée à faire, car je fus désigné pour faire enlever tous les cadavres des hommes morts dans la nuit. Il fallut prendre des forçats pour les charger dans de grandes charrettes, et les corder comme des voitures de foin.

Ils voulurent s'y refuser, mais ils furent menacés d'être mitraillés; on renversait les morts en mettant la voiture à cul. Comme à Moscou, c'était à moi que cette pénible corvée était échue; toutes les voitures de l'Empereur étaient parties. Que de pareilles horreurs ne reparaissent jamais!

Le petit quartier général se porta sur Metz, et nous restâmes longtemps dans cette grande ville; toutes les troupes prirent leurs cantonnements, et nous fûmes plus de deux mois dans l'inaction. L'Empereur retirait d'Espagne une bonne partie des troupes et beaucoup d'officiers, douze cents gendarmes à pied, enfin ce qu'il put en tirer pour reformer une nouvelle armée. À Paris, il les a réunis aux gardes d'honneur, mais tout cela était bien jeune pour faire face à trois grandes puissances, à toute la confédération du Rhin. Il y avait autant de soldats ennemis contre un Français que de souverains contre Napoléon, et cependant partout où ils se sont trouvés en présence de l'Empereur, ils ont été battus. Si l'énergie de ses généraux n'avait pas ralenti, les ennemis auraient trouvé leurs tombeaux sur la terre de France, mais la fortune et les honneurs les avaient amollis. Le fardeau retombait sur le grand homme; il était partout, il voyait tout.

Les colonnes ennemies remontaient le Rhin pour gagner la Champagne et la Lorraine. Le 27 janvier 1814, le combat de Saint-Dizier eut lieu; ce n'était pas un combat, mais une vraie bataille, des plus acharnées. La ville fut massacrée par la fusillade et l'on pouvait compter dans les fermetures des portes et des contrevents des milliers de balles; les arbres d'une petite place étaient criblés, toutes les maisons furent pillées, pas un habitant ne put rester dans cette ville. Les alliés perdirent beaucoup de monde, et furent obligés de se retirer pour prendre position sur les hauteurs de Brienne; ils occupaient une position d'où ils pouvaient nous foudroyer; tous les efforts de nos troupes à plusieurs reprises furent repoussés par leur artillerie. À force de manœuvrer, les terres se détrempèrent; la journée s'avançait, on ne pouvait se dégager dans des terres effondrées. Cependant l'Empereur, à cheval près d'un enclos, se préparait à tenter un dernier coup. Le prince Berthier voit des cosaques sur notre droite qui emmenaient une pièce de canon: «À moi, me dit-il, au galop!» Il part comme la foudre; les quatre cosaques se sauvèrent, et les malheureux soldats du train ramenèrent leur pièce. À ce moment, l'Empereur lui dit: «Je veux coucher au château de Brienne, il faut que cela finisse. Mets-toi à la tête de mon état-major, et suis mon mouvement.»

Le voilà qui passe devant sa première ligne; s'arrêtant au centre des régiments, il dit: «Soldats, je suis votre colonel; je marche à votre tête; je prends le commandement. Il faut que Brienne soit pris.» Tous les soldats crient: «Vive l'Empereur.» La nuit arrivait, il n'y avait pas de temps à perdre pour commander le mouvement. Chaque soldat en valut quatre. La fureur de nos troupes fut telle que l'Empereur ne put les contenir, ils passèrent à la course devant l'état-major. Le grand élan était donné, il fallait vaincre ou mourir. Au pied de la montagne qui fait face au château et à la grande rue de Brienne, la pente est rapide. Il fallait faire des efforts inouïs pour atteindre le but; tous les obstacles sont surmontés. C'est le 29 janvier à la nuit que Brienne fut enlevé; la nuit étant survenue, on ne distinguait plus les combattants; on était les uns sur les autres, baïonnette en avant. Les Russes qui étaient amassés dans la grande rue furent chassés; nos troupes de gauche montèrent si rapidement de leur côté qu'elles heurtèrent l'état-major du général Blucher; il perdit beaucoup d'officiers. Parmi les prisonniers se trouvait un neveu de M. de Hardenberg, chancelier de Prusse, il raconta que, entouré à plusieurs reprises par nos tirailleurs, le feld-maréchal n'avait dû son salut qu'à la défense la plus énergique et à la vigueur de son cheval. L'Empereur fit alors faire un à-gauche, ne s'arrêta pas au château, et poursuivit l'ennemi jusqu'à Mézières. Comme il était nuit noire, une bande de cosaques qui rôdait cherchant quelque occasion de butin, entendit le pas des chevaux montés par Napoléon et son escorte. Cela les fit courir; ils se ruèrent d'abord sur un des généraux qui cria: «Aux cosaques!» et se défendit. Un des cosaques apercevant à quelques pas de là un cavalier à redingote grise courut sur lui; le général Corbineau se jeta d'abord à la traverse, mais sans succès; le colonel Gourgaud, qui causait en ce moment avec Napoléon, se mit en défense et d'un coup de pistolet tiré à bout portant abattit le cosaque. Au coup de pistolet, nous arrivâmes sur ces maraudeurs. Il était temps de s'arrêter; tout le monde était sur les dents et tombait de besoin. Vingt-quatre heures sans débrider, sans manger; je puis dire que les soldats avaient fait plus que leurs forces et s'étaient battus comme des lions; un contre quatre.