L'Empereur poursuivit l'armée ennemie jusqu'à Pirna, mais, au moment d'entrer dans cette place, il fut pris de vomissements causés par la fatigue; ils l'obligèrent à revenir sur Dresde, où le repos rétablit sa santé en peu de temps. Le général Vandamme (sur lequel l'Empereur comptait pour arrêter les débris de l'armée ennemie) s'étant aventuré dans les vallées de Tœplitz, se fit écraser le 30 août. Cette défaite, celles de Macdonald sur la Katzbach et d'Oudinot dans la plaine de Grosbeeren, firent perdre les fruits de la victoire de Dresde. Le 14 septembre, on reçut la nouvelle de la défection de la Bavière, qui fit diriger nos forces sur Leipzig; l'Empereur y arriva dans la matinée du 15. Le 16 octobre, à neuf heures du matin, l'armée ennemie commença l'attaque, et aussitôt la canonnade s'engagea sur toute la ligne. Cette première journée, quoique marquée par de sanglants engagements, laissa la victoire indécise.
Pendant la journée du 17 octobre, les deux armées restèrent en présence sans se livrer à aucun acte d'hostilité. Le 17, à midi, l'Empereur m'envoya par un aide de camp l'ordre de partir avec la maison composée de dix-sept attelages et de tous ses piqueurs, avec le trésor et les cartes de l'armée. Je traverse la ville, j'arrive sur le champ de bataille, à gauche, près d'un grand enclos, bien masqué. J'avais l'ordre de ne pas bouger. Me voilà établi, les marmites au feu. Le lendemain, 18 octobre, de grand matin, l'armée coalisée prit encore l'initiative. Je voyais de ma position les divisions françaises se porter en ligne sur le champ de bataille. Je découvrais toute l'étendue du front de bataille; de fortes colonnes autrichiennes débusquaient des bois et marchaient en colonnes sur notre armée. Voyant une forte division d'infanterie saxonne marcher sur l'ennemi avec 12 pièces de canon, je donne l'ordre à tous mes hommes de manger leur soupe et de se tenir prêts à partir. Je pars au galop sur la ligne, suivant le centre de cette division; mais les voilà qui tournent le derrière à l'ennemi et tirent à toutes volées sur nous.
J'étais si bien monté que je pus rejoindre mon poste que je n'aurais pas dû quitter. Une fois de retour, j'avais repris mon sang-froid et je dis aux piqueurs: «À cheval de suite pour retourner à Leipzig.» Deux minutes après, un aide de camp arrive au galop: «Partez de suite, capitaine. Portez-vous derrière la rivière, c'est l'ordre de l'Empereur. Suivez les boulevards et la grande chaussée.»
Je pars en plaçant le premier piqueur à la tête de mes attelages. Près du boulevard, je trouve une pièce de canon attelée de quatre chevaux et deux soldats: «Que faites-vous là?» leur criai-je.—Ils me disent en italien: «Ils sont morts (les canonniers).—Mettez-vous à la tête des voitures. Je vous sauverai. Allons! au galop, prenez la tête!» Je me trouvais fier d'avoir cette pièce pour ouvrir ma marche.
Une fois sur le premier boulevard, je donne l'ordre de ne pas se laisser couper, mais là le plus grand péril nous attendait. Arrivé sur le second boulevard, je vais me faire donner du feu à un bivac au bas côté de la promenade; ma pipe n'est pas plutôt allumée qu'un obus tombe près de moi. Mon cheval fait un saut; je ne perds pas l'équilibre, mais voilà les boulets qui traversent mes voitures. Un vent terrible régnait; je ne pouvais pas maintenir mon chapeau sur ma tête. Je le prends, je le jette dans la première voiture. Tirant mon sabre et me portant le long des attelages, je criais: «Messieurs les piqueurs, maintenez vos postillons; le premier qui mettra pied à terre, il faut lui brûler la cervelle. Vos pistolets au poing! quant à moi, le premier qui bouge, je lui fends la tête; il faut savoir au besoin mourir à son poste. Sauvons les voitures de notre maître.» Deux de mes piqueurs avaient été atteints; la mitraille avait enlevé deux boutons à l'un et percé l'habit de l'autre; j'avais reçu dix boulets dans mes voitures, mais un seul cheval fut blessé, et je me trouvai tout à fait hors de danger à l'embouchure du défilé qui longe les promenades et qui reçoit les eaux des marais qui sont sur le flanc droit de la ville. Il y a là un petit pont de pierre, et il faut le passer pour gagner la grande chaussée qui aboutit au grand pont. Je vois devant moi un parc d'artillerie qui enfilait le petit pont; je pars au galop, je trouve le colonel d'artillerie qui faisait défiler son parc, je l'aborde: «Colonel, au nom de l'Empereur, veuillez me prêter votre concours pour que je puisse vous suivre. Voilà les voitures de l'Empereur, le trésor et les cartes de l'armée. J'ai l'ordre de les conduire au delà du fleuve.—Oui, mon brave, sitôt que nous aurons passé, tenez-vous prêts, je vous laisserai 20 hommes pour vous faire traverser le pont.—Voilà, lui dis-je, une pièce de canon qui était abandonnée; je vous la remets tout attelée.—Allez la chercher, dit-il à deux canonniers, je la prendrai.»
Je retourne au galop vers mon convoi: «Nous sommes sauvés, dis-je aux piqueurs; nous passerons, faites atteler.» Je reste près du petit pont et mes voitures arrivent; sitôt mes premiers fourgons enfilés sur le pont, je dis aux canonniers: «Partez rejoindre vos pièces», et je remercie ces braves soldats. Arrivé sur ce grand défilé, je ne trouve plus l'artillerie, elle était partie au galop prendre position. Je rencontre les ambulances de l'armée commandées par un colonel de l'état-major de l'Empereur qui tenait le milieu de la chaussée. Mon premier piqueur lui dit: «Monsieur le Colonel, veuillez bien nous céder la moitié du chemin.—Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous.—Je vais en faire part à l'officier qui commande, répliqua le piqueur.—Qu'il vienne, je l'attends!»
Il vient me rendre compte, je pars au galop; arrivé près du colonel, je le prie de me céder la moitié du chemin. «Puisque vous l'avez cédée au parc d'artillerie, lui dis-je, vous pouvez bien faire appuyer à droite, et nous doublerons.—Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous.—Est-ce là votre dernier mot, colonel?—Oui.—Eh bien! au nom de l'Empereur, appuyez à droite de suite, ou je vous bouscule.» Je le pousse du poitrail de mon cheval, répétant: «Faites appuyer à droite, vous dis-je.» Il veut mettre la main à son épée: «Si vous tirez votre épée, je vous fends la tête.» Il appelle à son secours des gendarmes qui disent: «Démêlez-vous avec le vaguemestre de l'Empereur, cela ne nous regarde pas.» Le colonel hésitait, néanmoins. Me retournant vers son ambulance, je fais appuyer. Comme je passais devant le colonel, il me dit: «Je rendrai compte de votre conduite à l'Empereur.—Faites votre rapport. Je vous attends, et je n'irai qu'après vous, je vous en donne ma parole.»
Je passai le grand pont; à gauche est un moulin, et entre les deux un gué où toute l'armée pouvait passer sans danger. Mais cette rivière est encaissée et très profonde, les bords sont à pic; elle fut le tombeau de Poniatowski. Je montai sur le plateau avec mes 17 voitures et fus me placer derrière cette belle batterie qui m'avait protégé. Quand la nuit vint, les deux armées étaient dans la même position qu'au commencement de la bataille, nos troupes ayant repoussé vaillamment les attaques de quatre armées réunies. Aussi nos munitions se trouvaient-elles épuisées, nous avions tiré dans la journée 95,000 coups de canon, et il nous restait à peine 16,000; il était impossible de conserver plus longtemps le champ de bataille et il fallut se résigner à la retraite. À huit heures du soir, l'Empereur quitta son bivac pour descendre dans la ville et s'établit dans l'auberge des Armes de Prusse, où il passa la nuit à dicter des ordres; je l'attendais, il ne vint que le lendemain, mais le comte Monthyon fut dépêché pour donner des ordres à l'artillerie et aux troupes; il me fit appeler: «Eh bien, et vos voitures? Comment vous êtes-vous tiré de cette bagarre?—Bien, mon général, toute la maison de l'Empereur est sauvée, le trésor et les cartes de l'armée; rien n'est resté en arrière, j'ai tout sauvé, mais j'ai dix boulets qui ont entamé mes voitures et deux piqueurs atteints légèrement.» Et je lui conte mon affaire du défilé avec le colonel; il me dit qu'il en ferait son rapport à l'Empereur. «Restez tranquille, ajouta-t-il, je verrai l'Empereur demain matin. Qu'il se présente! il devrait être sur le champ de bataille pour ramasser nos généraux blessés qui sont au pouvoir de l'ennemi; il va avoir un savon de l'Empereur. Vous étiez à votre poste, et lui n'y était pas.—Mais, général, je l'ai mené dur; je voulais lui fendre la tête. S'il avait été mon égal, je l'aurais sabré, mais j'ai toujours eu tort de lui manquer de respect.—Eh bien! je me charge de tout. Allez, mon brave, vous ne serez pas puni; vous étiez autorisé de l'Empereur, et lui pas.» Jugez si j'étais content!
Sur les deux heures du matin, nous voyons du feu sur le champ de bataille; on faisait brûler tous les fourgons, et sauter les caissons. C'était affreux à voir. Le 19 octobre, Napoléon, après une entrevue touchante avec le roi de Saxe et sa famille, s'éloigna de Leipzig. Il se dirigea par les boulevards qui conduisent au grand pont du faubourg de Lindenau et recommanda aux officiers du génie et de l'artillerie de ne faire sauter ce pont que quand le dernier peloton serait sorti de la ville, l'arrière-garde devant tenir encore 24 heures dans Leipzig. Mais les tirailleurs d'Augereau d'une part, les Saxons et les Badois de l'autre, ayant fait feu sur les Français, les sapeurs crurent que l'armée ennemie arrivait et que le moment était venu pour mettre le feu à la mine. Le pont ainsi détruit, tout moyen de retraite fut enlevé aux troupes de Macdonald, de Lauriston, de Régnier et de Poniatowski. Ce dernier ayant voulu, quoique blessé au bras, franchir l'Elster à la nage, trouva la mort dans un gouffre. Le maréchal Macdonald fut plus heureux et put gagner la rive opposée. Vingt-trois mille Français échappés au carnage qui eut lieu dans Leipzig jusqu'à deux heures de l'après-midi furent faits prisonniers; 250 pièces d'artillerie restèrent au pouvoir de l'ennemi. L'Empereur arriva à son quartier général bien fatigué; il avait passé la nuit sans dormir; il était tout défait: «Eh bien! dit-il à Monthyon, mes voitures et le trésor, où sont-ils?—Tout est sauvé, Sire. Votre grognard a essuyé une bordée sur les promenades.—Fais-le venir! Il a eu une affaire sérieuse avec un colonel.—Je le sais, dit le général.—Fais-les venir tous les deux, qu'ils s'expliquent.» Le général conte l'affaire. J'arrive près de l'Empereur. «Où est ton chapeau?—Sire, je l'ai jeté dans une des voitures, je ne peux le retrouver.—Tu as eu des raisons sur la grande chaussée?—Je voulais doubler avec les ambulances et le colonel m'a répondu qu'il n'avait pas d'ordres à recevoir de moi, je lui ai dit: «Au nom de l'Empereur, appuyez à droite!» Il l'avait fait pour l'artillerie et il ne voulait pas me céder la moitié du chemin. Alors je l'ai menacé; s'il avait été mon égal, je l'aurais sabré.»
L'Empereur se tournant vers le colonel: «Eh bien! que dis-tu? tu l'as échappé belle; tu garderas les arrêts quinze jours pour être parti sans mon ordre, et si tu n'es pas satisfait, mon grognard te fera raison. Pour toi, me dit-il, tu as fait ton devoir, va chercher ton chapeau!»