Le lendemain, je parus à table avec mes belles épaulettes qui m'avaient coûté 220 francs et des belles torsades à mon chapeau. «Ah! cela, c'est du beau, me dit-on, c'est absolument les épaulettes de la garde.»
Le 19 mai, l'Empereur se porta devant Bautzen et s'y prépara à une bataille. Le 20 mai, la canonnade s'engagea à midi et dura cinq heures sans interruption. Deux heures après, la bataille recommença sur une plus large échelle. Le lendemain 21 mai, l'ennemi opéra sa retraite vers six heures du soir. Le 22 mai, à quatre heures du matin, l'armée se mit en marche pour suivre l'ennemi; les Russes furent enfoncés par la cavalerie de Latour-Maubourg après un combat meurtrier; le général de cavalerie Bruyère eut les jambes emportées par un boulet de canon. Comme nous étions à la poursuite des Russes sur la grande route, il part deux coups de canon sur notre côté droit. L'Empereur s'arrête et dit au maréchal Duroc: «Va voir cela.» Ils arrivèrent sur une hauteur et le maréchal fut frappé d'un boulet; par ricochet, le général du génie qui était avec lui mourut sur le coup. Duroc ne survécut que quelques heures; l'Empereur ordonna que la garde s'arrêtât. Les tentes du quartier impérial furent dressées dans un champ sur la droite de la route. Napoléon entra dans le carré de la garde et y passa le reste de la soirée, assis sur un tabouret devant sa tente, les mains jointes, la tête baissée. Nous étions tous là autour de lui sans bouger; il gardait le plus morne silence. «Pauvre homme! disaient les vieux grenadiers, il a perdu ses enfants.»
Lorsque la nuit fut tout à fait close, l'Empereur sortit du camp, accompagné du prince de Neuchâtel, du duc de Vicence et du docteur Ivan; il voulut voir Duroc et l'embrasser une dernière fois. Rentré au camp, il se mit à se promener seul devant sa tente: personne n'osait l'aborder; nous étions tous autour de lui, l'oreille basse.
Un armistice fut conclu le 4 juin. L'Empereur repartit immédiatement pour Dresde où il s'occupa avec activité des préparatifs d'une nouvelle campagne. Le 10 août, l'armistice fut rompu; le 12, l'Autriche fit connaître sa réunion à la coalition. Les armées coalisées formaient un effectif de plus de huit cent mille combattants; les forces qu'on était en mesure de leur opposer, ne s'élevaient pas au delà de trois cent douze mille hommes. Plusieurs engagements, dans lesquels l'ennemi perdit 7,000 hommes, eurent lieu dans les trois journées des 21, 22 et 23 août. L'Empereur reçut à cette époque des nouvelles de Dresde qui l'obligèrent à y revenir précipitamment. Le corps du maréchal Gouvion Saint-Cyr restait seul chargé de la défense de Dresde. Les coalisés, qui ignoraient le retour de Napoléon, attaquèrent le 26 août, à quatre heures de l'après-midi. L'ennemi fut repoussé; il perdit 4,000 hommes et 2,000 prisonniers dans la première journée; les Français eurent environ 3,000 hommes hors de combat; mais cinq généraux de la garde furent blessés. Le lendemain 27, on ordonna l'attaque; la pluie tombait par torrents, mais l'élan de nos soldats n'en fut pas ralenti. L'Empereur présidait à tous les mouvements, sa garde était dans une rue sur notre gauche, et ne pouvait sortir de la ville sans être foudroyée par une redoute défendue par 800 hommes et 4 pièces de canon; elle était à cent pas des palissades de l'enceinte.
Il n'y avait pas de temps à perdre; leurs obus tombaient au milieu de la ville. L'Empereur fait venir un capitaine de fusiliers de la garde, nommé Gagnard (d'Avallon). Ce brave se présente devant l'Empereur, la figure un peu de travers: «Qu'as-tu à la joue?—C'est mon pruneau, Sire.—Ah! tu chiques?—Oui, Sire.—Prends ta compagnie et va prendre cette redoute qui me gêne.—Ça suffit.—Tu marcheras le long des palissades par le flanc, ensuite cours dessus. Qu'elle soit enlevée de suite.»
Mon bon camarade part au pas de course par le flanc droit; arrivée à cent pas de la barrière de la redoute, sa compagnie fait halte; il court à la barrière. L'officier qui tenait la barre des deux portes, le voyant seul, croit qu'il va se rendre et ne bouge pas. Mon gaillard lui passe son sabre au travers du corps, et ouvre la barrière; sa compagnie en deux sauts est dans la redoute et fait mettre bas les armes. L'Empereur, qui suivait le mouvement, dit: «La redoute est prise.» La pluie tombant par torrents, ils se rendirent à discrétion, et mon gaillard les ramena au milieu de sa compagnie.
Je cours près de mon camarade (car nous sortions de la même compagnie), je l'embrasse, le prends par le bras et le conduis à l'Empereur qui avait fait signe à Gagnard de monter près de lui: «Eh bien! je suis content de toi. Tu vas passer dans mes vieux grognards; ton premier lieutenant sera capitaine; ton sous-lieutenant, lieutenant, et ton sergent-major, sous-lieutenant. Va garder tes prisonniers.» La pluie tombait si fort que le chapeau de l'Empereur lui tombait sur les épaules.
Sitôt la redoute prise, la vieille garde sortit de la ville, et vint prendre sa ligne de bataille; toutes nos troupes étaient en ligne dans des bas-fonds et notre droite appuyée sur la route de France; l'Empereur nous fit partir à trois pour porter des ordres sur toute la ligne pour l'attaque. Je fus envoyé à la division de cuirassiers; arrivé de ma mission, je rentre près de l'Empereur. Il avait dans sa redoute une très longue lorgnette sur pivot, et à chaque instant il regardait dedans. Ses généraux regardaient aussi tandis que, avec sa petite lorgnette à la main, il voyait les grands mouvements. Notre aile droite gagnait du terrain, nos soldats étaient maîtres de la route de France, et l'Empereur prenait sa prise de tabac dans la poche de sa petite veste. Tout d'un coup jetant ses regards sur la hauteur, il se met à crier: «Voilà Moreau! Voyez-le en habit vert, à la tête d'une colonne, avec les empereurs. Canonniers à vos pièces! Pointeurs, jetez un coup d'œil dans la grande lunette. Dépêchez-vous. Lorsqu'ils seront à mi-côte, ils seront à portée.» La redoute était armée de seize pièces de la garde: leur salve fit trembler tout le monde, et l'Empereur avec sa petite lorgnette dit: «Moreau est tombé!»
Une charge des cuirassiers mit la colonne en déroute, et ramena l'escorte du général, et on sut que Moreau était mort. Un colonel, fait prisonnier dans la charge des cuirassiers, fut interrogé par notre Napoléon en présence du prince Berthier et du comte Monthyon, il dit que les empereurs avaient voulu donner le commandement à Moreau et qu'il l'avait refusé, avec ces paroles: «Je ne veux pas prendre les armes contre ma patrie, mais vous ne les battrez jamais en masse. Il faut vous diviser en sept colonnes, ils ne pourront faire tête à toutes; s'ils en écrasent une, les autres marcheront en avant.» À trois heures de l'après-midi, l'ennemi précipitait sa retraite par les chemins de traverse et des défilés presque impraticables. Cette victoire fut mémorable, mais nos généraux n'en voulaient plus. J'avais mon couvert au grand état-major, et j'entendais des propos de toutes les manières. On blasphémait contre l'Empereur: «C'est un —-, disaient-ils, qui nous fera tous périr.»
J'en fus pétrifié, je me dis: «Nous sommes perdus.» Le lendemain de cette conversation, je me hasardai de dire à mon général: «Je crois que notre place n'est plus ici, que c'est sur le Rhin qu'il faudrait nous porter à marches forcées.—J'approuve votre idée, mais l'Empereur est têtu; personne ne peut lui faire entendre raison.»