JE SUIS NOMMÉ CAPITAINE.—CAMPAGNES DE 1813 ET DE 1814.—LES ADIEUX DE FONTAINEBLEAU.

Le général faisait part, tous les jours, des nouvelles de Paris et de l'armée qu'on mettait sur pied. L'Empereur arriva dans le but d'opérer sa jonction avec le vice-roi, mais il fut trompé dans son attente; les Russes et les Prussiens furent au-devant de lui à marches forcées, nous laissant tranquilles dans notre camp. Ils longèrent notre gauche sans être aperçus, atteignirent l'Empereur et lui livrèrent bataille. Lorsqu'il se vit attaqué, il fit ses dispositions de défense, et en même temps fit partir un de ses aides de camp à toute bride pour informer le prince Eugène qu'il était aux prises. Celui-ci prit les ennemis en flanc; ils furent forcés de battre en retraite sur la route de Lutzen. L'armée continua sa marche sur Leipzig; le corps du maréchal Ney formait l'avant-garde. C'est le 2 mai qu'eut lieu la bataille mémorable de Lutzen dont le succès fut dû à l'infanterie française, et principalement à la valeur de nos jeunes conscrits, malgré l'absence de toute cavalerie. On ne peut se faire une idée de l'acharnement de nos troupes. Devant Lutzen, tous les blessés étaient emportés par de jeunes garçons et de jeunes filles. Trente couples au moins allaient de la ville au champ de bataille, et revenaient avec leur pénible fardeau pour retourner de suite. J'ai vu ce trait, il ne doit pas être passé sous silence; ces garçons méritaient des lauriers, et les filles, des couronnes.

Quant aux équipages de l'armée, je les faisais parquer d'après l'ordre reçu, avec une forte escorte de gendarmes d'élite et tous les piqueurs; l'Empereur me faisait prévenir pour rejoindre le soir. Je faisais toujours former le carré, tous les chevaux en dedans, et les voitures se touchant de manière qu'il était impossible à l'ennemi de pénétrer.

Le 8 mai, l'armée entra vers midi à Dresde. Le 12, l'Empereur fut à la rencontre du roi de Saxe revenant de Prague où il s'était retiré, et le conduisit jusqu'à son palais au son des cloches et au bruit du canon.

Avant d'arriver à Dresde, je reçus l'ordre de me porter au passage du pont avec mes gendarmes pour ne laisser passer que les équipages des états-majors ainsi que les cantines appartenant au corps. Tout le reste fut dételé sur-le-champ, et les chevaux mis de côté. Ce qu'il y avait de curieux, c'était de voir les officiers et sergents-majors à cheval. Je faisais descendre ces messieurs. J'avais ainsi des chevaux tout harnachés, sans compter les voitures attelées de bœufs. Je fis conduire 200 chevaux à l'artillerie qui eut le choix; la cavalerie eut le reste; les bœufs furent envoyés au grand parc. Messieurs les juifs me montraient de l'or pour les prendre, mais moi de suite je leur détachais un coup de plat de sabre sur le dos: «Va porter cela à la cuisine!»

Je fis si bien mon devoir que ça fit du bruit dans le cabinet du ministre prince Berthier, mon général Monthyon présent: «Ce vieux grognard fait marcher tout le monde à pied, dit-il.—Il se peut, mon prince, mais il fait conduire les chevaux à l'artillerie.—Eh bien! je le nomme capitaine à l'état-major général de l'Empereur, et il continuera ses fonctions.»

Le soir, je rentre avec mes gendarmes à l'hôtel, près de mon général. Il se mit à rire: «Eh bien! avez-vous fait une bonne journée?—Oui, mon général, j'ai envoyé de bons chevaux à l'artillerie.—Allons dîner!»

Et se mettant à table, il dit: «Capitaine, nous monterons à cheval demain.—Mais, mon général, vous dites: Capitaine…—Oui, voilà la lettre du ministre, il vient de vous nommer sur le rapport que je lui ai fait de vous; venez embrasser votre général. Et voilà votre nomination en attendant votre lettre de service.

—Combien je suis heureux!

—Vous restez toujours près de l'Empereur, tâchez de vous procurer de suite des épaulettes de capitaine.—Mais, général, comment?—J'ai fait donner permission à un passementier de s'installer dans la grande rue.—Je vais le trouver, si vous me le permettez.—Allez, mon brave.—Mon général, dans la joie d'être capitaine, j'ai oublié de vous dire que j'avais renvoyé deux paysans de Lutzen avec leurs voitures et leurs chevaux; ils s'étaient mis à genoux; et je leur ai demandé de quel pays ils étaient. «De Lutzen», m'ont-ils répondu. Je leur ai dit alors: «Eh bien! je vous accorde votre demande pour récompenser la bonne action des jeunes gens et des jeunes filles de votre endroit qui ont ramassé nos blessés; vous pouvez choisir les meilleures voitures à la place des vôtres et prendre des chemins de traverse pour vous rendre chez vous. Vous devez cela aux bonnes actions de vos jeunes gens.» Ai-je bien fait, mon général?—Je rendrai compte au ministre de ce fait, je vous en loue, mais les autres voitures?—Je ne les ai pas brûlées; je les ai laissées au profit de la ville. Voilà, mon général, ma conduite. J'ai pris cela sous ma responsabilité.—Vous avez bien fait.»