Le ministre me nomma de suite vaguemestre du quartier général, le 28 décembre 1812. Je ne craignais plus de passer dans la ligne, mais on me réservait toujours les missions dangereuses[57]. Nous restâmes quelques jours à Kœnigsberg pour réunir tous les débris de cette grande armée réduite à un petit corps. Nous nous mîmes en marche sur Berlin qu'il fallut évacuer promptement pour nous retirer sur Magdebourg. Là, l'armée prit une petite consistance. Je reçus l'ordre de faire faire les plaques de fer-blanc avec écusson pour tous ceux qui avaient droit de conserver leurs voitures, et leurs noms et qualités devaient être sur les plaques ainsi que leur rang dans l'ordre de marche. Ces plaques coûtaient trois francs. Le vice-roi n'était pas exempt de cet ordre. Je n'eus que le temps nécessaire de faire poser toutes mes plaques avant de partir; toutes celles qui n'auraient pas de plaques devaient être brûlées. Je me disais: «Je vais joliment débarrasser l'armée.»
Sur l'Elbe, le prince Eugène réunit l'armée dans une belle position; il avait tout prévu: soins et attentions pour son armée, rien ne manquait. Il ne dormait pas; les vivres se distribuaient la nuit; il veillait à tout, il n'était pas trois jours sans se porter aux avant-postes pour reconnaître l'ennemi, et leur souhaiter le bonjour pendant trois mois, avec huit pièces de canon, 15,000 à 16,000 hommes d'infanterie, 700 à 800 de cavalerie. La petite frottée donnée, il commandait la retraite, marchant toujours le dernier; jamais il ne laissait un soldat derrière lui. Et toujours gracieux! quel joli soldat au champ d'honneur! Il se maintint pendant trois mois sans perdre de terrain.
Je reçus un jour la lettre suivante:
«Monsieur Coignet,
«Je vous envoie ci-joint un exemplaire du Moniteur qui contient les dispositions prescrites par l'Empereur pour les équipages de l'armée. Le prince vice roi se propose de faire un ordre du jour à cet égard, mais en attendant vous devez vous occuper de prévenir les personnes qui ne peuvent plus avoir de voitures que le 15 de ce mois elles seront brûlées.
«_Signé: Le Général de division,
«Chef d'état-major du major général_,
«Cte MONTHYON.»
Je me rends chez mon général, et je dis: «Voilà un ordre sévère, mon général.—Je vais débarrasser l'armée de ses entraves. Pas de grâce pour personne! Je vous donnerai des gendarmes, et toutes les voitures qui n'auront pas de plaque, vous les ferez brûler. Je les tiens, ces pillards d'armée; je vais reprendre leurs chevaux volés et les remettre à notre artillerie.—Vous êtes le maître d'agir. Cette mission sera orageuse pour moi.—Je suis là pour vous seconder. Qu'ils viennent se plaindre! Je les recevrai. Laissez-leur les chevaux de bât; et le reste, vous le remettrez à l'artillerie. Allez! le prince compte sur vous.»