À Smorghoni, l'Empereur fit ses adieux, avant de quitter l'armée, à ceux des chefs qu'il put réunir autour de lui. Il partit à sept heures du soir, accompagné des généraux Duroc, Mouton et Caulaincourt. Nous restâmes sous le commandement du roi de Naples, assez déconcertés, car c'est le premier soldat pour donner un coup de sabre ou braver les dangers; mais on peut lui reprocher d'être le bourreau de notre cavalerie; il traînait des divisions toutes bridées sur les routes, toujours à sa disposition, et il en avait toujours de trop pour faire fuir les cosaques. Mais toute cette cavalerie mourait de besoin, et le soir ces malheureux ne pouvaient plus se servir de leurs chevaux pour aller au fourrage. Pour lui, le roi de Naples avait 20 à 30 chevaux de relais, et tous les matins il partait avec un cheval frais; aussi c'était le plus beau cavalier d'Europe, mais sans prévoyance, car il ne s'agit pas d'être un intrépide soldat, il faut ménager ses ressources; et il nous perdit (je l'ai entendu dire au maréchal Davoust) 40,000 chevaux de sa faute. De blâmer ses chefs on a toujours tort, mais l'Empereur pouvait faire un meilleur choix. Il se trouvait à notre tête deux guerriers rivaux de gloire, le maréchal Ney et le prince de Beauharnais, qui nous sauvèrent des plus grands périls par leur sang-froid et leur courage.
Le roi de Naples se porta sur Vilna; il y arriva le 8 décembre, et nous le 10, avec la garde. Nous arrivâmes le soir aux portes de la ville barricadées avec de fortes pièces de bois; il fallut des efforts inouïs pour pénétrer. Je me trouvais avec mon camarade dans un collège bien chauffé. Quand je fus trouver mon général pour prendre ses ordres: «Tenez-vous prêt à quatre heures du matin pour sortir de la ville, dit-il, car l'ennemi arrive sur la hauteur et nous serons bombardés au jour. Ne perdez pas de temps.» Rentré dans mon logement, je me prépare pour partir; je réveille mon camarade qui n'entendait pas de cette oreille; il était dégelé et préférait rester au pouvoir de l'ennemi; à trois heures, je lui dis: «Partons!—Non, dit-il, je reste.—Eh bien! je te tue, si tu ne me suis pas.—Eh bien! tue-moi!»
Je tire mon sabre, et lui en applique de forts coups en le forçant à me suivre. Je l'aimais, ce brave camarade, je ne voulais pas le laisser à l'ennemi. Nous fûmes prêts à partir au moment où les Russes forcèrent la porte de Witepsk; nous n'eûmes que le temps de sortir. Ils commirent des horreurs dans la ville, tous ces malheureux couchés dans leurs logements furent égorgés; les rues étaient encombrées de cadavres français. Là les juifs furent les bourreaux de nos Français. Heureusement que l'intrépide Ney arrêta le désordre. Les ailes droite et gauche de l'armée russe avaient dépassé la ville et nous regardaient passer; avec quelques coups de fusil, on les arrêta, mais la déroute était complète. Arrivés à la montagne de Vilna, le désordre était à son comble. Tout le matériel de l'armée et les voitures de l'Empereur restèrent au pied; les soldats se chargèrent de vaisselle plate; toutes les caisses et les tonneaux furent défoncés. Que de butin resta sur la place! Non, mille fois non, on ne peut voir un pareil tableau.
Nous marchâmes sur Kowno que le roi de Naples atteignit le 11 décembre à minuit; il en partit le 13 à cinq heures du matin et se porta sur Gumbinnen avec la garde. Malgré les efforts du maréchal Ney, secondé par le général Gérard, Kowno ne tarda pas à tomber au pouvoir des Russes. La retraite était urgente; le maréchal Ney l'effectua à neuf heures du soir après avoir détruit tout ce qui restait en matériel d'artillerie, en approvisionnements, et avoir mis le feu aux ponts. Les Français se retirèrent sur l'Oder, et, après l'évacuation de Berlin, vinrent prendre position sur l'Elbe sous le commandement du prince Eugène, par suite du départ de Murat qui abandonna le commandement le 8 janvier 1813 pour retourner dans ses États. Je puis dire à la louange du maréchal Ney qu'il maintint l'ennemi à Kowno par son intrépidité; je l'ai vu prendre un fusil avec cinq hommes et faire face à l'ennemi. À de pareils hommes, la patrie peut être reconnaissante. Nous eûmes le bonheur d'être sous le commandement du prince Eugène, qui fit tous ses efforts pour réunir nos débris.
À Kœnigsberg, nous trouvâmes des factionnaires prussiens qui insultaient nos malheureux soldats sans armes; toutes les portes leur étaient fermées; ils mouraient sur le pavé de froid et de faim. Je me portai de suite avec mes deux camarades à l'hôtel de ville; personne ne pouvait approcher; je fis voir ma décoration, mes épaulettes, et l'on me fit passer par la croisée; on me donna trois billets de logement et nous fûmes dans le meilleur. On ne nous parla de rien; on se mit à nous regarder. Ils étaient à dîner; voyant ce sang-froid de leur part, je tire 20 francs et leur dis: «Faites-nous donner à manger, nous vous donnerons 20 francs par jour.—Ça suffit, dit le maître. Je vais vous faire allumer un poêle dans cette chambre, vous faire mettre de la paille et des draps.»
On nous servit un potage de suite, et on nous donna à manger pour 30 francs par jour, non compris le café (1 franc par homme). Ce Prussien eut la bonté de loger nos chevaux et de leur faire donner leurs rations. Les pauvres bêtes n'avaient pas mangé de foin et d'avoine depuis Vilna; comme elles étaient heureuses de pouvoir mordre dans une botte de foin! Et nous, bien heureux de coucher sur la paille, dans une chambre chaude! Je fis venir de suite un médecin et un bottier pour visiter mon pied gauche qui avait été gelé. Il fallait consulter le médecin pour me faire faire une botte. Il fut décidé de m'en faire une fourrée en lapin, et d'y laisser mon pied en prison après avoir fendu la botte pour me panser: «Faites la botte cette nuit, dis-je, je vous donne 20 francs.—Demain, à huit heures, vous l'aurez.» Je gardai donc mes bottes. Le lendemain, arrivèrent le médecin et le bottier; celui-ci fendit ma botte, et on vit le pied d'un nouveau-né; plus d'ongles, plus de peau, mais dans un état parfait.—Vous êtes sauvé, me dit le médecin.
Il fait appeler le maître et son épouse: «Venez voir, leur dit-il, un pied de poulet. Il me faudrait du linge pour l'envelopper.» Ils donnèrent de bonne grâce du linge fin et bien blanc; mon pied fut remis dans ma botte bien lacée. Je demande au médecin: «Combien vous faut-il?—Je suis payé, me dit-il, ce service ne se paye pas.—Mais.—Pas de mais, s'il vous plaît.»
Je lui tendis la main. «Je vais vous donner, ajouta-t-il, un moyen de vous guérir. Votre pied va craindre le froid et la chaleur; ne le mettez pas à l'air, il faut qu'il reste longtemps comme il se trouve, mais si vous pouvez arriver à la saison des fraises, vous en écraserez plein un plat contenant de deux à trois livres et vous en ferez une compresse autour de votre pied. Vous continuerez ainsi pendant la saison des fraises, et jamais vous ne sentirez de douleurs.—Je vous remercie, docteur.—Et vous, monsieur le bottier, voilà vingt francs.—Pas du tout, me dit-il. Mes déboursés seulement, s'il vous plaît.—Combien? lui dis-je.—Dix francs.—Mais vous vous êtes entendus tous les deux.—Eh bien! dirent mes deux camarades, prenons un punch au rhum.—Non! dirent-ils, le temps est précieux, nous rentrons. Adieu, braves Français.»
Je suivis l'ordonnance du médecin, et jamais je ne m'en suis ressenti; mais cela me coûta douze francs de fraises.
Je fus au palais prendre les ordres du comte Monthyon; je trouvai là le prince Eugène et le prince Berthier. Le comte Monthyon dit au ministre de la guerre: «Je désire avoir pour aide de camp le vaguemestre Contant, et pour le remplacer, le lieutenant Coignet; c'est un bon serviteur. J'ai besoin de lui pour faire disparaître toutes les voitures nuisibles à l'armée.»