Je suivais mon général, toujours au plus près de la vieille garde et de l'Empereur. Lorsque nous fûmes atteints par les Russes, il fallait se concentrer le plus possible. Tous les jours les cosaques faisaient des hourras sur la route, mais tant qu'il y eut des armes dans les rangs, ils n'osaient approcher, ils se mettaient sur le côté de la route pour nous voir passer, mais ils couchaient dans de bons logements et nous sur la neige. Nous partîmes de Smolensk avec l'Empereur le 14 novembre. Les Russes nous serraient de près le 22; il apprit que les cosaques venaient de s'emparer de la tête du pont de Borisow et se vit forcé d'exécuter le passage de la Bérézina. Nous passâmes devant le grand pont que les Russes avaient brûlé à moitié; ils étaient de l'autre côté à nous attendre dans les bois et dans la neige. Sans échanger un seul coup de fusil, nous étions déjà dans la misère. À une heure de l'après-midi, 26 novembre, le pont de droite fut achevé et l'Empereur fît immédiatement passer sous ses yeux le corps du duc de Reggio et le maréchal Ney avec ses cuirassiers. L'artillerie de la garde passa avec les deux corps et traversa un marais heureusement gelé. Afin de pouvoir gagner un village, ils repoussèrent les Russes à gauche dans les bois et donnèrent le temps à l'armée de passer le 27. L'Empereur passa la Bérézina à une heure de l'après-midi, et alla établir son quartier général dans le petit hameau. Le passage de la rivière continua dans la nuit du 27 au 28. L'Empereur fit appeler le maréchal Davoust et je fus nommé pour garder la tête du pont et ne laisser passer que l'artillerie et les munitions, le maréchal à droite et moi à gauche. Lorsque tout le matériel fut passé, le maréchal me dit: «Allons, mon brave, tout est passé. Allons rejoindre l'Empereur.» Nous traversâmes le pont et le marais gelé; il pouvait porter notre matériel, sans quoi tout était perdu. Durant notre pénible service, le maréchal Ney avait taillé les Russes qui remontaient pour nous couper la route; nos troupes les avaient surpris en plein bois et cette bataille leur coûta cher; nos braves cuirassiers les ramenaient couverts de sang; c'était pitié à voir. Nous arrivons sur un beau plateau, l'Empereur passait les prisonniers en revue; la neige tombait si large que tout le monde en était couvert, on ne se voyait pas.
Mais derrière nous, il se passait une scène effrayante; à notre départ du pont, les Russes dirigèrent sur la foule[55] qui entourait les ponts, les feux de plusieurs batteries. De notre position on voyait ces malheureux se précipiter vers les ponts, les voitures se renverser et tous s'engloutir dans les glaces. Non, personne ne peut se faire une idée d'un pareil tableau. Les ponts furent brûlés le lendemain à huit heures et demie.
Aussitôt la revue des prisonniers, l'Empereur me fit appeler: «Pars de suite, porte ces ordres sur la route de Vilna; voilà un guide sûr qui te conduira. Fais tous tes efforts pour arriver demain au petit jour.» Il fit interroger mon guide, récompense lui fut donnée devant moi et on nous donna à chacun un bon cheval russe. Je partis sur une belle route blanche de neige, mais ce n'était que peu de chose encore: nos chevaux ne glissaient pas. Arrivés dans un bois à la nuit, pour plus de sûreté, je passai une forte ficelle autour du cou de mon guide, de crainte qu'il s'échappât. Il me dit: Bac, tac. Cela veut dire: C'est bon. Enfin j'eus le bonheur d'arriver sans aucune mauvaise rencontre. Je mis pied à terre, et mon guide me fit connaître au maire qui fit conduire nos chevaux dans la grange. Je lui remis mes dépêches, il présenta un verre de schnapps et il en but le premier: «Buvez!» me dit-il en français. Il décachette mon paquet et me dit: «Il n'est pas possible que je fasse apprêter les immenses quantités de rations que votre souverain me demande à trois lieues d'ici. C'est bien dans mon diocèse, mais il faudrait un mois pour cela.—Cela ne me regarde pas.—C'est bien, me dit-il, je ferai mon possible.»
Mais il n'en put dire davantage. Celui qui venait de conduire mon cheval à la grange se mit à crier: Cosaques! Cosaques! Je me voyais pris. Ce brave maire me fait sortir de son cabinet dans l'antichambre, tourner de suite à droite, et, me prenant par les épaules, me fait baisser la tête et me pousse dans le four; je n'ai pas le temps de la réflexion; ce four est au ras de terre, sous voûte, très haut et long; il avait déjà été allumé, mais il n'était pas trop chaud, c'était supportable. Je n'eus pas le temps de me retourner; je mis le genou droit à terre et restai. J'étais dans une grande anxiété. Cet aimable maire avait eu la présence d'esprit de prendre du bois qu'il mit devant l'entrée de son four[56] pour me cacher. Sitôt fait, des officiers parurent chez le maire, mais ils passaient devant la gueule du four où j'attendais mon sort; les minutes étaient des siècles, mes cheveux se dressaient, je me croyais perdu. Que le temps est long quand la tête travaille!
J'entendis enfin sortir du cabinet tous ces officiers qui passèrent devant mon refuge; un frisson mortel passa dans tout mon être, je me crus perdu, mais la Providence veillait sur moi. Ils s'étaient emparés de mes dépêches et partirent rejoindre leur régiment au bout du village, pour se porter sur le point indiqué dans mes dépêches. Je sus plus tard que l'Empereur m'avait sacrifié pour faire prendre mes dépêches et pour détourner l'ennemi. Ce digne maire vint près de moi: «Sortez, me dit-il, les Russes sont partis avec vos dépêches, et vont pour arrêter votre armée. Votre route est libre.»
Sorti de ce four, je saute au cou de cet homme généreux, je le serre dans mes bras, je lui dis: «Je rendrai compte à mon souverain de votre action.» Après avoir pris un verre de schnapps, il me présenta du pain que je mis dans ma poche. Je trouve mon cheval à la porte, je pars au galop, je fendais le vent pendant une lieue; enfin, je me modérai, car mon cheval aurait succombé. Je ne m'occupai plus de mon guide qui resta dans le village. Lorsque j'eus atteint nos éclaireurs, quelle joie! je respirais en criant: gare! gare! et je mis alors la main sur mon morceau de pain que je dévorai. L'armée marchait silencieusement; les chevaux glissaient, car les routes étaient unies par les troupes qui frayaient le chemin. Le froid devenait de plus fort en plus fort; enfin je rencontrai l'Empereur, son état-major; j'arrive près de lui chapeau bas: «Comment te voilà? et ta mission?—Elle est faite, Sire.—Comment! tu n'es pas pris? et tes dépêches, où sont-elles?—Entre les mains des cosaques.—Comment! approche, que dis-tu?—La vérité! arrivé chez le maire, je lui donne mes dépêches, et un instant après, les cosaques sont arrivés, et le maire m'a caché dans son four.—Dans son four!—Oui, Sire, et je n'étais pas à mon aise; ils ont passé près de moi pour entrer dans le cabinet du maire, ils ont pris mes dépêches et se sont sauvés.—C'est curieux, mon vieux grognard, tu devais être pris.—Le brave maire m'a sauvé.—Je le verrai, ce Russe.»
Il conta mon aventure à ses généraux et dit: «Marquez-le pour huit jours de repos et ses frais doubles.» Je rejoins le général Monthyon, je retrouve mes chevaux et mon sucre; j'étais mort de besoin. Le soir, arrivé à une lieue de l'endroit où mes dépêches avaient été prises par les cosaques, il fit appeler le maire et eut une conférence avec lui. Ce maire le conduisit à une lieue de son village, et je lui donnai en passant près de lui une bonne poignée de main: «J'aime les Français, me dit-il. Adieu, brave officier!» Je bénis encore cet homme qui me sauva la vie.
Le froid devenait toujours plus rigoureux; les chevaux mouraient dans les bivacs, de faim et de froid; tous les jours il en restait où l'on couchait. Les routes étaient comme des miroirs; les chevaux tombaient sans pouvoir se relever. Nos soldats exténués n'avaient plus la force de porter leurs armes; le canon de leur fusil prenait après leurs mains par la force de la gelée (il y avait 28 degrés au-dessous de zéro). Mais la garde ne quitta son sac et son fusil qu'avec la vie. Pour vivre, il fallait avoir recours aux chevaux qui tombaient sur la glace; les soldats avec leurs couteaux fendaient la cuisse pour en prendre des grillades qu'ils faisaient rôtir sur des charbons quand ils trouvaient du feu, sinon ils les dévoraient toutes crues; ils s'étaient repus du cheval avant qu'il mourût. J'usais aussi de cette nourriture, tant que les chevaux purent durer. Jusqu'à Vilna, nous faisions de petites journées avec l'Empereur; tout son état-major marchait sur les côtés de la route. Dans l'armée, toute démoralisée, on marchait comme des prisonniers, sans armes et sans sacs. Plus de discipline, plus d'humanité les uns pour les autres! Chacun marchait pour son compte; le sentiment de l'humanité était éteint chez tous les hommes; on n'aurait pas tendu la main à son père, et cela se conçoit. Celui qui se serait baissé pour prêter secours à son semblable, n'aurait pu se relever. Il fallait marcher droit et faire des grimaces pour empêcher que le nez et les oreilles ne se gelassent. Toute sensibilité et humanité était éteinte chez les hommes; personne même ne murmurait contre l'adversité. Les hommes tombaient raides sur la route. Si par hasard on trouvait un bivac de malheureux qui se dégelaient, sans pitié les arrivants les jetaient de côté et s'emparaient de leur feu; ces malheureux gisaient sur la neige. Il faut avoir vu ces horreurs pour le croire.
Je peux certifier que la déroute de Moscou tenait plus de 40 lieues de route, sans sacs ni fusils. C'est à Vilna que nous éprouvâmes le plus de souffrances; le temps était si rigoureux que les hommes ne pouvaient plus le supporter; les corbeaux gelaient.
Dans ce temps rigoureux, je fus envoyé près du général chargé de la conduite des trophées de Moscou pour les faire renverser dans un lac à droite de notre route. En même temps on livra le trésor aux traînards; ces malheureux se jetèrent dessus et enfoncèrent les barriques; les trois quarts gelèrent près de leur pillage. Leurs fardeaux étaient si lourds, qu'ils tombèrent. J'eus toutes les peines du monde à rejoindre mon poste; je le dois à mon cheval déferré qui ne glissait pas. Je suis certain que l'homme dans l'état de faiblesse où il se trouvait n'était pas capable de porter 500 francs. Moi je possédais 700 francs d'économies dans mon portemanteau; mon cheval se couchait tant il était faible. Je m'en aperçus, et prenant le sac, je vais trouver mes vieux grognards dans leur bivac et leur propose de me débarrasser de mes 700 francs. «Donnez-moi 20 francs d'or, je vais vous donner 25 francs.» Tous s'en firent un plaisir, et je fus débarrassé, car je les aurais laissés sur place. Toute ma fortune se montait donc à 83 napoléons qui me sauvèrent la vie.