Lorsque tout fut terminé, on vint me visiter; on venait voir le vieux grognard, toujours habit bas et pioche à la main, qui était heureux d'avoir un coin de terre.

J'eus le bonheur de devenir père d'un garçon qui faisait toute mon espérance; mais je le perdis à l'âge de 14 ans. Cela brisait toutes mes joies.

En 1818, je fis dans mes vignes de Mouffy une bonne récolte; je vendis pour 1,000 francs de vin qui bouchèrent un trou de mes dettes. Comme j'étais fier de porter, avec ma recette du mois, 2,000 francs à M. More et à M. Labour!

Mais les espions étaient toujours à ma poursuite. À la fin de septembre 1822, à 10 heures du matin, un bel homme se présente chez moi, assez bien vêtu: redingote bleue, pantalon idem, beaux favoris noirs. Un coup de sabre lui prenait depuis l'oreille jusqu'à la bouche; il avait tout à fait l'air d'un militaire. Je ne pus m'empêcher de le faire entrer dans ma petite chambre: «Donnez-vous la peine de vous asseoir, vous prendrez bien un verre de vin?» Ma femme dit: «Si vous voulez, je vais vous donner un bouillon?—Ce n'est pas de refus», dit-il.

Après s'être rafraîchi, il me fit voir une liste de tous les officiers qui restaient en ville: «Qui vous a donné cette liste?—Je ne le connais pas.—Avez-vous trouvé quelque chose?—Oh! oui», me dit-il.—Je dis à ma femme: «Donne-lui 3 francs.—De suite, mon ami.»

Je lui demandai d'où il venait: «Je viens de la Grèce.» Et il tire de sa poche des papiers; il me lit les noms des principaux chefs qui commandaient en Grèce: «Pourquoi avez-vous été là-bas? Permettez-moi de vous faire cette question.—C'est mon commandant qui m'a emmené avec lui.—Et pourquoi êtes-vous revenu?—C'est que j'ai vu empaler mon commandant; cela m'a fait si peur que j'ai quitté de suite le pays.—Qu'ai lez-vous faire?—J'ai des protecteurs au ministère de la guerre.»

Je congédiai mon individu, qui se rendit de suite à la mairie pour me dénoncer; il dit au maire que j'avais tenu des propos à un conscrit dans la rue de la Draperie; ce conscrit m'aurait dit: «Bonjour, capitaine.—Où vas-tu?—En Espagne.—Eh bien! tu n'en reviendras pas, ni toi, ni tes camarades.»

Je ne tardai pas à être appelé devant le maire; à midi, l'agent de police me prévint que j'étais attendu. J'y vais sans faire de toilette, en casquette: «Que me voulez-vous, Monsieur le Maire?—Eh bien, dit-il, si vous entendiez dire du mal de moi, me le diriez-vous, mon brave? (Il me tenait les deux mains.)—Non, Monsieur le Maire, je ne suis pas dénonciateur.—Et si vous voyiez que l'on voulût me faire du mal, me le diriez-vous?—Non, Monsieur le Maire, car je m'en souviens, au moment de faire la récolte, on a coupé vos vignes par le pied. Si je l'avais vu, je ne vous l'aurais pas dit; mais si j'avais trouvé l'individu sur le fait, je l'aurais contraint de me suivre pour faire sa déclaration devant vous, et s'il ne l'avait pas faite, je lui aurais donné la correction devant vous. Voilà comme j'entends les dénonciations.—Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous êtes dénoncé.—Je proteste; je ne vous demande ni grâce ni protection, je suis innocent. Je connais l'infâme; il a un coup de sabre sur la figure, il m'a dit qu'il venait de Grèce. Je lui ai donné 3 francs, un bouillon et deux verres de vin; il n'y a que lui qui a pu me dénoncer; si vous voulez le permettre, je vais aller chez le général.—Il le sait.—Déjà! C'est à dix heures que l'infâme est sorti de chez moi; il va vite, il fait du chemin en deux heures. Voulez-vous me permettre d'aller m'expliquer auprès du général?—Allez, vous viendrez me rendre compte de ce qu'il vous aura dit.—Ça suffit.»

J'arrive rue du Champ; je trouve le général en grande robe de chambre dans son salon, près d'un bon feu: «Mon général, je vous salue.—Bonjour, Monsieur.—Je ne suis pas Monsieur, général, je suis le capitaine Coignet qui vient d'être encore dénoncé, mais cette fois je connais le scélérat; c'est un mouchard de Paris. Il s'est présenté chez moi avec une liste de tous les officiers en demi-solde; je voudrais bien connaître celui qui se permet de donner tous nos noms: il aurait ma vie ou j'aurais la sienne. Car je lui ai donné 3 francs, deux verres de vin, un bouillon, et pour récompense de mon obole, il est venu me dénoncer comme un lâche. Vous devez l'avoir gardé, je pense, pour nous mettre en présence devant vous. Si vous l'avez fait partir, il est temps que cela finisse. Voilà six ans passés que je suis sous votre surveillance sans l'avoir mérité. Aujourd'hui, général, c'est ma mort ou ma liberté que je viens vous demander, vous êtes maître de choisir. Je ne vous demande pas de grâce, je vous jure sur l'honneur que je suis innocent, et ma parole doit vous suffire. Voilà mon dernier mot: je viendrai demain à trois heures pour savoir ce que vous aurez décidé. Vous êtes maître de me faire arrêter. Si vous me permettez de me retirer, je prends mon fusil, je parcours les rues, et si je trouve l'infâme, je crie aux citoyens: Rangez-vous que je tue ce chien enragé!—Allons, capitaine, calmez-vous.—Général, si votre mouchard ne vous dit pas la vérité, faites-lui donner cent coups de bâton, et vous ne serez plus trompé.—Vous pouvez vous retirer.»

Il vint me conduire jusqu'à la porte; j'avais frappé juste. Le lendemain, à trois heures moins un quart, j'étais sur le pas de ma porte, attendant l'heure de partir chez le général; arrive M. Ribour: «Capitaine, je viens vous dire que toutes les dénonciations ont été brûlées devant moi; elles se montaient à 42. Vous pouvez parler, dire tout ce que vous voudrez; vous ne serez plus dénoncé.» La gaîté reparut chez moi, mais le 8 mai, la grêle ravagea mon jardin; je perdis ma petite récolte. Ceux qui furent préservés de ce fléau firent du bon vin à Auxerre; j'en fis 18 feuillettes dans mes petites vignes de Mouffy qui me sauvèrent pour l'année 1822.